QMT50 – Mon premier ultra-marathon

20 août 2019

Par Pier-Etienne

Catégorie : Articles

29 juin 2019

6 h 15 sur l’autoroute Dufferin-Montmorency, le GPS indique que nous arriverons à destination dans 51 kilomètres. Direction Saint-Tite-des-Caps, où le départ du QMT50 sera donné. QMT, c’est pour Québec Mega Trail. Le 50, c’est pour 50 kilomètres; à peu près la distance qui me sépare du point de départ, 35 minutes d’auto sur l’autoroute. Ça donne un peu le vertige d’y penser, donc vaut mieux pas y penser du tout.

Comme je le disais, la course débute à Sainte-Tite-des-Caps, carrément dans le village derrière une grange. Un petit enclos de départ est aménagé pour rassembler les 300 coureurs qui s’élanceront sur la distance. À nos trousses, il y aura les coureurs du 50 miles et du 110 km qui, eux, seront partis à 5 h le matin au pied du Massif de Charlevoix. Ça aide à relativiser de savoir que des gens vont courir deux fois plus que moi aujourd’hui.

La température est très bien, c’est ennuagé mais il ne pleut pas, un peu moins de 20 degrés. Par contre, il y a eu un déluge la nuit précédente, combiné aux fortes accumulations de neige l’hiver passé et au printemps tardif : tout est rassemblé pour que ce soit bouetteux et glissant dans les sentiers.

7 h 30, le départ est donné. Un premier 1,5 kilomètre sur l’asphalte en montée. Faudra s’habituer aux côtes, il y en a pour 2 000 mètres de dénivelé positif tout au long de la course. Les premiers partent à toute vitesse comme s’il s’agissait d’un sprint. Il faut savoir que le premier segment sur route permet d’étirer le peloton avant de rentrer dans les sentiers singletrack dans lesquels on peut difficilement être deux de large. Pour éviter d’être pogné dans le trafic, mieux vaut se positionner comme il faut dès le départ.

Au bout de la route asphaltée, virage à droite dans le sentier qui longe la 138. On descend dans le fossé et on remonte à chaque entrée de maison, on passe dans un petit boisé et, au bout d’environ un kilomètre, on tourne à droite dans un champ qui descend vers la rivière Sainte-Anne et le sentier Mestashibo. Bon, nous y voici, le fameux Mestashibo. Je n’y ai jamais mis les pieds mais j’en ai entendu parler. Un sentier technique comme on en trouve peu, qui descend et remonte le long de la rivière. Des roches, des racines, de la bouette et tout le reste.

À ma surprise, la première section du sentier n’est pas si pire. Il y a des obstacles en masse, mais le sentier est praticable et assez rapide. Je me surprends même à penser que si c’est pour être comme ça tout le long, ça devrait très bien aller. N’en faut pas plus pour qu’un autre coureur annonce, comme s’il pouvait lire dans mes pensées : « Ça commence bientôt! ». En effet, après cinq kilomètres, la course n’est pas commencée, jusqu’à maintenant ce n’était qu’un réchauffement avant les choses sérieuses.

Et quand ça commence, ça commence. Une descente aux enfers vers la rivière dans une section hyper à pic parsemée de roches qui menacent toutes de se déplacer sous nos pieds. Les organisateurs avaient pris le temps de marquer à la peinture celles à haut risque de sacrer le camp, mais il fallait quand même faire attention. Pas besoin de dire que le rythme lapin est vite devenu le rythme tortue. Le mode course a été remplacé par le mode « pas d’entorse ».

Les six ou sept prochains kilomètres ne sont qu’une succession de racines, de boue et de roches. Des montées où ça prendrait presqu’une échelle, des descentes qu’on pourrait presque faire en rappel. Il y a aussi des arbres cassés au travers du sentier et, chaque fois, je me demande si je devrais passer par-dessus ou par-dessous. Heureusement, je suis dans un petit train de quelques coureurs et celui devant s’assure de faire toutes les erreurs à ma place, comme mettre le pied sur une roche qui ballote, dans un tas de feuilles qui cache un trou de boue ou sur une racine trop glissante. Je n’ai qu’à faire le contraire de lui et ça devrait aller. On continue comme ça pendant environ 45 minutes jusqu’au premier ravitaillement.

Les ravitos : ces havres de joie tant espérés où nombre de bénévoles nous attendent avec un grand sourire. Contrairement aux courses sur route où on attrape un gobelet au vol, c’est le moment de s’arrêter et de remplir les réserves. On y retrouve les classiques cruches d’eau et d’électrolytes, mais aussi des gels, des patates, des pitas, des gnocchis, des gâteaux et plein d’autre bouffe de la sorte. La question qui tue (presque) : qu’est-ce qui ne me fera pas vomir? Pour vrai, c’est une question très légitime. Idéalement, il faut avoir tout testé avant la course pour savoir comment le corps réagira. Pour ma part, j’ai des barres de fruit qui me suffisent pour l’instant, donc je me contente de remplir mes bouteilles d’eau et d’électrolytes, et après trois minutes, je repars.

Le trio naturel roche-racines-boue est toujours présent – on dirait même que c’est pire – sauf que le petit groupe de coureurs s’est éparpillé au ravitaillement et je suis maintenant seul. Il me revient donc l’honneur de mettre les pieds aux mauvais endroits : je serai dorénavant mon propre cobaye. Comme de fait, je m’accroche les pieds dans tout ce qui dépasse pour un total estimé de 1 000 fois mais je ne tombe pas. Miracle.

Faut dire que le Mestashibo est magnifique malgré sa difficulté. On y trouve entre autres quatre passerelles qui traversent la rivière. Normalement, les randonneurs les traversent à la marche, mais nous, coureurs pressés, essayons d’aller vite et on transforme dans le temps de le dire les passerelles en trampolines forestières.

Le prochain arrêt est au pied du mont Sainte-Anne, un peu avant la mi-parcours. Pour y arriver, on finit par finir le Mestashibo et on s’engage dans des chemins un peu plus spacieux qui permettent un rythme moins saccadé. Un peu avant d’arriver à la montagne, on passe sous une route en traversant un énorme tuyau dans lequel il y a un petit filet d’eau. Quand je dis énorme, le tuyau est plus gros que mon appart, ça ne se trouve pas chez Rona ces affaires-là.

Me voici rendu au dernier droit avant le pied du mont Saint-Anne. À environ 400 mètres du ravito, quelques coureurs et moi prenons un embranchement à gauche vers ce qui nous semble être le chemin à prendre pour le ravitaillement. Sauf que sans trop comprendre pourquoi, on se ramasse en fait dans le corridor d’arrivée entourés de pleins de spectateurs qui nous applaudissent. Au même moment, ils attendaient les coureurs du 25 kilomètres qui devaient arriver d’une minute à l’autre. La fumée, les cris d’encouragement, tout ça pour se rendre compte qu’à l’embranchement il ne fallait pas aller à gauche mais à droite. On rebrousse chemin et on reprend la bonne route. Les organisateurs auront pu pratiquer leur cérémonie d’arrivée pour le 25 kilomètres. Dans les courses en sentier, prendre le mauvais chemin est somme toute assez… courant.

Au ravito, nous avions la possibilité de laisser préalablement un sac avec des effets personnels. Certains y ont laissé des bâtons de marche pour aider dans les montées à venir; moi, j’y avais laissé d’autres barres de fruit et des vêtements de rechange. Au final, pas besoin de me changer, juste les barres de fruit suffiront. Je me dis qu’il faudrait aussi que je mange autre chose pour prendre des forces avant la montée, mais l’appétit n’y est pas tellement. Deux-trois morceaux de fromage en grain et c’est tout, je pars pour l’ascension du mont Saint-Anne.

Là on ne parle pas d’une petite montée tranquille dans les gondoles, on parle de monter la Crête, une piste de ski double losange qui monte à l’infini. L’infini, c’est 600 mètres de dénivelé positif sur une distance de trois kilomètres. Une pente à 20 % d’inclinaison en moyenne. Faire ça après 23 kilomètres de course, j’ai l’impression que j’en ai pour le reste de la journée. Mais faut pas se décourager, un pied devant l’autre, l’important c’est d’avancer. C’est très brumeux, donc je ne vois pas personne devant ni derrière, je suis seul dans la montagne. Occasionnellement, les nuages se tassent pour faire place à la chaleur du gros soleil, mais ce n’est que temporaire – une chance : mes réserves d’eau ne suffiraient pas.

Environ aux trois quarts de la montée, je vois quelqu’un couché par terre à côté du sentier. Je m’approche tranquillement et, en m’entendant arriver, il s’assoit. « Ouf, il n’est pas mort », que je me dis. J’ai de la misère à traîner mon corps jusqu’en haut, imagine traîner un mort sur mon dos en plus. Je lui demande si ça va. En français en premier, en anglais ensuite. Aucune des deux langues ne suscite une réaction satisfaisante. On y va donc avec le langage des signes, il semble dire que sa cuisse lui fait mal. J’essaie de lui offrir de l’aide mais il me fait comprendre qu’il va redescendre tranquillement. J’aurai au moins pu profiter d’un vingt secondes de repos.

45 minutes plus tard, le sommet, enfin! Sauf que je suis loin d’être au bout de mes peines : avant d’arriver au ravito du sommet, il faut d’abord redescendre à peu près la moitié de la montagne dans une autre pente de ski. La descente n’est pas beaucoup plus agréable que la montée : la pente est abrupte et les muscles des jambes doivent absorber un choc à chaque enjambée. En plus, pas besoin de vous dire qu’une fois redescendu, il faut remonter. Cette fois, c’est dans un sous-bois que ça se passe. Au moins, c’est à l’ombre, mais ce n’est pas de tout repos. Après un certain moment, je croise un organisateur qui descend dans le même sentier. Il me dit : « Deux minutes avant l’arrivée au sommet ». Good to know! Mes réserves d’eau commencent à être basses. Je l’entends continuer de descendre et dire la même chose aux coureurs qui me suivent. Je me dis qu’à un moment donné il va falloir qu’il augmente son deux minutes à trois parce qu’il y en a qui vont être déçus…

Ça y est, pour une deuxième et dernière fois, le sommet! Le ravito est sur la terrasse du chalet, où il y a une ambiance de party. Les bénévoles veulent clairement nous faire oublier les souffrances de la dernière heure et ils sont à notre service. Je prends le temps de m’assoir et ils viennent me demander ce qu’ils peuvent me servir. De l’eau? Bananes? Pita au beurre de peanut? Jujubes? Steak? Il n’y avait pas de steak mais il y avait tout le reste. Un vrai resto cinq étoiles.

Après sept-huit minutes de repos, je repars. Il ne me reste qu’un petit demi-marathon à faire avant d’arriver mais ce ne sera pas une partie de plaisir : mon niveau d’énergie est bas après ces montées accablantes. Je n’arrive pas à prendre de la vitesse dans les descentes et je dois marcher à chaque montée. Au moins, c’est une fatigue généralisée dont je souffre, et je n’ai pas de blessure donc c’est au moins ça. Le défi est avant tout psychologique, il faut se concentrer sur le moment présent et oublier tout le chemin qu’il reste à faire. Tranquillement, je franchis les 10 kilomètres jusqu’au prochain ravitaillement, au Chalet du fondeur, près de Saint-Ferréol-les-Neiges.

Petit repos de quatre minutes au ravito, je bois environ un litre d’eau et d’électrolytes et je repars. L’énergie revient tranquillement, il ne reste que 10 kilomètres avant l’arrivée. La dernière portion du parcours est surtout en descente et dans un petit sentier étroit mais roulant où il est possible d’avoir un bon rythme. Seul petit problème, le manque de sel me cause des crampes dans les cuisses aussitôt que je dois monter une petite côte. Le reste du temps, ça va, donc je peux quand même avancer, mais les montées sont stressantes, je dois m’y prendre très tranquillement pour éviter les blessures.

À deux kilomètres de l’arrivée, on traverse un ruisseau où on a de l’eau jusqu’aux genoux. C’est très glissant sur les roches dans le fond de l’eau mais c’est rafraîchissant. Une fois sur l’autre rive, on fait 100 mètres et on le traverse de nouveau, c’est vraiment juste pour le fun de traverser un ruisseau.

Sorti du bois, ça commence à sentir la fin, une dernière ligne droite sur l’asphalte et l’embranchement à gauche – le même qu’il y a quatre heures – après quoi j’aperçois la ligne d’arrivée. 6 h 42 après le départ je termine mon premier ultra-marathon.

J’ai les jambes complètement mortes mais c’est surtout dans le dos qui j’ai mal. C’est l’effet des longues montées qui se fait ressentir. Le lendemain, je me surprends aussi à avoir mal aux bras : le résultat des 50 000 petits coups de poing dans les airs qui venaient avec les 50 000 pas. Au final, je suis bien content de ma première expérience; loin d’être découragé, j’envisage déjà avec excitation les prochaines courses.