À quelques battements d’ailes

6 juin 2016

Par Fanny Jane

Catégorie : Articles

L’hélicoptère s’approche, gronde, se fait de plus en plus menaçant. Il faut trouver un abri vite, sortir du sentier battu pour s’enlever de son chemin. Il n’est qu’à quelques pieds de nos têtes, nous fait un peu peur et, soudainement, nous envoie des brindilles par milliers dans les yeux, les oreilles et le nez.

Les randonneurs avertis connaissent les brindilles tout comme la boue, les fractures évitées de justesse et les vêtements d’une puanteur inconcevable. Jusqu’ici, tout va relativement bien.

Pendant un instant, la panique fait flancher mon sang-froid. Et si le pilote perd le contrôle de l’engin? Il nous écrase. On est foutus. Et s’il n’arrive pas à se poser et doit faire demi-tour, encore une fois? Chaque seconde est si précieuse.

Les randonneurs ont l’habitude d’en voir de toutes les couleurs et de tous les formats : tamias rayés, ours noirs, fillettes aux genoux écorchés et gardes forestiers armés. Paraît-il qu’ils peuvent aussi croiser des serpents à sonnette dans les Adirondack, mais je préfère ne pas y croire. Chacun y met ce qu’il veut, dans la boîte « Déni ».

Toujours accroupis sous les conifères, nous voyons enfin le secouriste, au bout d’une corde, passer de l’aéronef à la montagne. Il est muni d’une machine qui prononce quelques instants plus tard le verdict redouté : Stay clear from patient. Stay clear from patient. Shock not recommended.

Le mont Giant porte bien son nom; c’est ce qu’indique le site de Lake Placid. En effet, samedi, plusieurs randonneurs y ont vu un géant, mais celui-ci gisait sur les roches, le thorax meurtri par les tentatives de réanimation, le visage violacé et le cœur ayant rendu l’âme.

J’ai appris que son anniversaire arrivait à grands pas, le 6 juin, et je suis d’avis que tout fêté mérite un hommage, une pensée – même si cette pensée vient d’une inconnue qui ne l’a connu que dans la mort.

Il a quitté ce monde de façon brutale et saisissante, mais j’ose percevoir, malgré tout, une chance dans sa malchance. Au lieu de partir, comme beaucoup trop de gens, seul à l’hôpital ou enseveli sous les ruines d’Alep, il est parti entouré de trois de ses frères et de nombreux randonneurs inquiets, venus prêter main-forte et démontrer que la théorie de l’effet du spectateur perd son souffle à plus de 3 000 pieds d’altitude, à quelques battements d’ailes du paradis.

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