Comment nommer les gens dans un article?

7 juin 2017

Par François

Catégorie : Articles

Le journalisme en anglais a une façon bien à lui de nommer les gens : à la première occurrence, on donne le nom au complet (ex. : « Tom Hubbard »), et par la suite, on ne retient que le nom de famille (« Hubbard says… »).

La plupart des traducteurs se sont fait mettre en garde contre le calque qui consisterait à faire la même chose en français, sauf pour les personnalités connues : politiciens, artistes, etc.

Sauf que la solution normalement préconisée, qui consiste à faire précéder le nom de famille d’un titre de civilité (« M. » ou « Mme »), m’a toujours semblé artificielle. Autrement dit, quand je traduis un article qui cite les propos d’une personne non connue, je trouve tout aussi bizarre de mettre « M. Hubbard » que de mettre « Hubbard » tout court. Je me sens comme le pauvre capitaine Haddock, à qui son lieutenant avait malicieusement demandé s’il dormait avec la barbe au-dessus ou en dessous des couvertures. Comme lui, il me semble qu’aucune de ces solutions ne marche. Et pourtant, il faut bien faire quelque chose…

Pourquoi ne pas aller voir?

Le plus drôle dans cette histoire, c’est que je traîne le problème depuis si longtemps alors qu’au fond, il y a une façon bien simple d’en avoir le cœur net : aller voir ce qui se fait en français. C’est ce que j’ai fait – après trente ans de carrière! – et finalement, ce n’est pas sans une certaine satisfaction que j’ai découvert que mon intuition n’était pas mauvaise.

J’ai compulsé des articles de divers périodiques (Les Affaires, Le Devoir, La Presse, Le Fil) rapportant les propos de personnes interrogées. Eh bien imaginez-vous donc que dans les textes rédigés en français, sauf rares exceptions, on désigne les gens cités ni avec leur seul nom de famille ni avec un titre de civilité.

En français, on procède autrement. Révélation! Comme souvent, la dualité était un piège!

Je ne vous ferai pas languir plus longtemps. Voici donc les différents procédés observés dans la vraie vie :

  1. On répète et le nom et le prénom tout au long de l’article, au lieu de ne donner que le nom de famille à partir de la deuxième occurrence.
  2. On remplace le nom par une périphrase : « le chercheur », « le courtier », « la conseillère », « la participante », « l’étudiante », « l’entrepreneur », etc.
  3. On utilise le pronom personnel (« il », « elle ») ou l’adjectif possessif (« à son avis », etc.) plus souvent qu’en anglais.
  4. On ne met rien du tout. En effet, alors qu’en anglais, toute citation est immanquablement accompagnée d’une incise du genre « says Hubbard », il est très fréquent qu’en français, on se contente d’ouvrir les guillemets, de les fermer à la fin et de laisser le lecteur comprendre que la personne qu’on cite est… la personne dont on vient de parler. Comme si souvent, on constate ici la prédilection du français pour l’implicitation.

Certes, les « M. » et « Mme » ne sont pas tout à fait absents. Ce procédé reste cependant exceptionnel. (Cela dit, faites-moi plaisir : si vous écrivez « Mme », prenez la peine d’utiliser les exposants. Non, je sais, ce n’est pas obligatoire, mais c’est tellement plus soigné!)

Il arrive aussi parfois qu’on utilise uniquement le prénom, si on veut manifester une certaine proximité avec la personne. C’est le cas dans cet article du Devoir.

Et les prénoms?

Ce qui nous amène vers un problème connexe : dans les publications internes d’entreprise, il est fréquent qu’on désigne les gens par leur seul prénom, même pour une personne haut placée. Contrairement au problème précédent, je ne m’en suis jamais beaucoup fait avec cela : ici, je pense que tout est possible et qu’il s’agit de faire preuve de jugement.

D’une part, il faut se rappeler que le français a un penchant plus prononcé que l’anglais pour les formalités, ce qui pourrait nous inciter à éviter le seul prénom en français; mais en même temps, il est courant, même dans les milieux francophones (du moins au Canada), que des collègues s’appellent par leur prénom, quel que soit leur rang. Sans compter que, on le sait, cet usage qui consiste à utiliser le prénom même pour désigner les cadres supérieurs dans les communications internes procède souvent d’une philosophie d’entreprise. Sur ce genre de question, le traducteur n’a pas son mot à dire.

De façon générale, dans cette situation, j’ai donc tendance à faire simplement ce que fait l’anglais, à moins de savoir pertinemment que ce n’est pas l’usage du client ou de « sentir que ce n’est pas le moment ». Pour le reste, je ne saurais trop inviter mes collègues traducteurs à observer l’usage dès qu’ils peuvent mettre la main sur une publication interne d’entreprise au lieu de chercher des règles absolues dans leurs cours de traduction ou les ouvrages de référence. Je m’engage à faire de même.

Se méfier de l’usage?

Qu’on me permette d’ouvrir une parenthèse finale sur une des leçons que l’on doit tirer de ces observations comme traducteurs. En effet, vous me direz qu’il est étonnant que j’aie attendu trente ans avant de faire cette simple recherche sur une question qui me chicotait depuis des lustres. Certes. Mais ce qui est encore plus frappant, c’est qu’en trente ans, j’aie si souvent entendu la règle qui m’insatisfaisait, alors que cette règle, scrupuleusement appliquée par les traducteurs et transmise de réviseur en traducteur, ne correspond pas vraiment à la réalité du terrain. Autrement dit : je ne suis pas le seul à ne pas être allé voir dans la vraie vie!

Ce phénomène s’inscrit dans une attitude que j’observe depuis toujours dans le monde canadien de la traduction : il semble qu’on ait tellement appris à se méfier de l’usage que l’on préfère se fier à des règles qu’à nos observations. Certes, le français qui nous entoure n’est pas parfait – surtout, il faut le dire, le français de traduction –, mais il reste que si l’on considère que notre but consiste à produire des textes qui ne sentent pas la traduction, encore faut-il cultiver un certain respect pour les textes créés en français, et cesser de se mettre au-dessus de l’usage. Dans le cas qui nous occupe, en particulier, il n’est même pas question d’un usage fautif, douteux, influencé par l’anglais ou par une mode, etc. : c’est un simple usage typique du français dont les traducteurs, en général, selon mon expérience, n’ont pas su s’inspirer alors qu’il suffisait de se pencher pour le ramasser.


Pour ceux qui voudraient observer par eux-mêmes comment on cite les gens dans des articles de journaux et de revue rédigés en français, voici quelques exemples éclairants consultés dans le cadre de la préparation du présent article :