Consultation

23 novembre 2017

Par François

Catégorie : Articles

Et sans prévenir, ça arrive,
Ça vient de loin

- Qu’est-ce que je peux faire pour vous?

- Je… c’est la première fois… la première fois que…

- Que vous voyez un psychologue?

- Non, ça… oh non!

- Vous en avez un autre?

- Un autre quoi?

- Psychologue.

- J’avais. En fait, pas seulement un.

- Vous aviez plusieurs psychologues?

- J’ai eu plusieurs psychologues. Pas en même temps, quand même. Mais disons, au fil des ans… J’en ai quand même consulté pas mal. Et pas que des psychologues.

- Pas que des psychologues?

- Non, pas que des psychologues.

- Des…?

- Oh, toutes sortes de… j’ai beaucoup consulté.

- Vous avez besoin de consulter.

- Oui, j’ai eu besoin beaucoup…

- Et ce matin…?

- Ça faisait longtemps.

- Longtemps que…?

- Que j’avais consulté.

- Parce que ça allait mieux?

- Non.

- Alors?

- J’ai arrêté, ça ne sert à rien.

- …

- Je ne veux pas vous offusquer, mais les psys, sérieux, ça ne m’a pas aidé tant que ça. Alors j’ai arrêté.

- Ça fait longtemps?

- Quelques années, déjà.

- Que vous avez arrêté?

- Oui.

- Mais vous voilà ce matin.

- Oui, c’est parce que ce matin… Enfin, depuis hier, c’est pas pareil.

- Qu’est-ce qui ne va pas?

- Rien. Rien, justement, rien.

- …?

- Je ne sais pas comment vous expliquer cela. En fait, je viens justement pour une explication. Pendant des années, j’ai été inquiet, sombre, stressé, triste, malheureux… Psy, pas psy, ça n’allait pas. Et hier matin, je ne sais pas ce qui s’est passé, tout est tombé.

- Tombé?

- Tout s’est placé. Je ne sais pas comment dire ça. Je me sens comme un morceau de puzzle qui a trouvé sa place. Comme un bébé dans son berceau qui n’a qu’à découvrir ses doigts de pied, émerveillé, et le manège au-dessus de sa tête, et la tapisserie avec des éléphants, et le rayon de soleil à travers le rideau pastel. Comme un mort dans son linceul, mais un mort qui est bien, un mort qui découvre qu’il y a le paradis. Une âme qui est là, qui est juste là, quoi.

- Mais qu’est-ce qui s’est passé?

- Justement, je ne sais pas.

- Il s’est bien passé quelque chose!

- Je ne vois pas.

- Vous avez changé d’emploi?

- Non.

- Vous êtes tombé amoureux?

- Non.

- Vous avez gagné le gros lot?

- Ne dites pas de bêtises.

- Vous vous êtes mis à faire de l’exercice?

- Y a pas plus sédentaire que moi.

- Alors, vous avez pris des pilules…?

- Je le saurais!

- Vous… vous n’auriez pas prié, par hasard?

- Franchement, j’ai l’air de quoi?!

- Vous me soulagez.

- Vous croyez que ça se peut, qu’on soit déprimé pendant des années et que ça parte comme ça, sans crier gare, sans explication, sans raison, sans avoir rien fait ni rien pris? En tant que psychologue, vous croyez que c’est possible?

- En tant que psychologue… non.

- …

- Réfléchissez : il faut bien qu’il se soit passé quelque chose. Il me faut un indice.

- Rien, je vous dis, rien de rien. À part que je ne l’ai plus, cette oppression que je pensais enchaînée à jamais à mon cœur, dont je ne pensais pas pouvoir me débarrasser à moins de sacrifices énormes. Qui me plissait le front dès mon réveil, me pesait sur les épaules toute la journée, me faisait glisser dans le néant le soir comme un mauvais rêve. Envolée!

- Ça ne se peut pas. On ne peut pas être heureux, léger, comme ça, gratuitement. Pour être heureux, dans la vie, vous le savez comme moi, il faut travailler : surveiller ce qu’on mange, surveiller ce qu’on dit, faire de l’exercice régulièrement, ne jamais cesser d’apprendre, ne pas texter au volant, méditer, penser à soi, respecter les autres… On ne peut pas, comme ça, être juste heureux parce qu’on est là et que les autres sont là.

- Ça ne durera pas, n’est-ce pas?

- Sûrement pas.

- Je m’en fous.

- Pourquoi?

- Je n’ai plus d’angoisse, c’est comme ça. Ça vient avec.

- Eh bien, je suis désolé, je ne peux pas vous aider.