Un conte (un peu âgiste) sur la métonymie

13 novembre 2018

Par Thomas

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Il était une fois une petite fille que sa mère adorait. Cette dernière lui avait confectionné un chaperon tout rouge qui lui allait si bien que partout, par métonymie, on appelait la jeune fille le petit Chaperon rouge.

Un jour sa mère, ayant fait des galettes, lui dit : « Va voir comme se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade, porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. » Le petit Chaperon rouge part aussitôt (j’espère que l’on comprend bien que c’est la jeune fille qui part, et non son vêtement, ce qui serait incongru; c’est pourquoi j’utilise la majuscule). En passant dans un bois, elle rencontre un loup, qui a bien envie de la manger, mais n’ose pas, à cause de quelques bûcherons qui sont dans les environs. Il doit donc se contenter de discuter avec elle.

– Bonjour, petite chose rouge. Où t’en vas-tu comme ça?

– Je vais voir ma mère-grand, et lui porter la galette et le petit pot de beurre que voici. Elle est malade, vous comprenez, Monsieur le gros animal menaçant.

– Et elle demeure loin, cette mère-grand?

– Très. C’est de l’autre côté de la forêt, juste derrière le grand moulin de la rivière.

– Mais ça semble charmant! Sais-tu : je veux aller la voir aussi, pauvre petite vieille toute desséchée qui dépérit seule au fond des bois comme un triste champignon. Cette histoire me bouleverse à un niveau que je peine à traduire en mots. L’émotion m’étreint, et moi, ce que j’ai envie d’étreindre, c’est plutôt ta mère-grand. Ainsi, voici le petit jeu de que je te propose : j’y vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera.

À la course, le loup arrive très rapidement à la maison de la mère-grand, alors que la jeune fille à la cape rouge folâtre encore dans les prés. Il frappe à la porte.

– Qui est là?

– C’est votre petite-fille, le petit Chaperon rouge, dit le loup, en déguisant sa voix. Je vous apporte une galette et un petit pot de beurre, ces savants remèdes dont les nombreuses vertus thérapeutiques ne sont plus à prouver.

– Il est vrai que je me sens un peu faible, ces jours-ci. Tire la chevillette, la bobinette cherra.

– Tirer la quoi…? Je n’ai aucune idée de ce que vous venez de dire. Vous délirez, ma petite mère-grand. Vous n’êtes peut-être plus à l’âge de vivre seule, ma foi… Êtes-vous aphasique?

Incertain de la marche à suivre et un peu impatient, le loup secoue vigoureusement la porte. Il entend un morceau de métal choir : c’est sans doute la bobinette qu’en tirant la chevillette, il aurait fait cherrer plus doucement. Tant pis; la porte est ouverte, c’est l’essentiel. Il se jette sur la bonne femme, et la dévore en quelques croquées. Puis il va fermer la porte comme il le peut, se met sur la tête le bonnet de la petite vieille et se couche dans son lit en attendant le petit Chaperon rouge, qui quelque temps après vient elle aussi cogner à la porte.

– Qui est là?

– C’est le petit Chaperon rouge. Que s’est-il passé? Je vois que la bobinette est irrémédiablement chue. Quelqu’un aurait-il tiré la chevillette avec trop de vigueur, ô ma mère-grand?

– C’est exactement ça; comme tu es perspicace, mon enfant. Un colporteur frustré qui venait me vendre une serrure et une sonnette. Je lui ai répondu que je n’entendais rien à toutes ces nouvelles technologies superfétatoires, et que j’étais très bien avec mon petit système au nom farfelu.

– Pardon?

– J’ai dit : entre! Amène-moi cette galette et ce beurre, nous allons nous faire tout un festin, ma petite! Je salive depuis une heure, je n’en peux plus, le désir me tord les boyaux, j’en ai presque mal.

Mais le petit Chaperon rouge ne bouge pas du seuil.

– Qui vous a dit que je vous amenais une galette et du beurre?

– … Qui? Eh bien, ton ami le loup. Il vient de passer. Tu sais, cet animal charmant avec lequel tu as accepté de faire une course badine? Il m’a dit qu’il était certain que tu arriverais avant lui, mais puisqu’il avait un peu de temps, il en profiterait pour aller nous acheter un petit vin mousseux bien sec, pas trop sucré. Il semble s’y connaître, sans parler du fait qu’il est assez joli garçon et qu’il porte la moustache avec distinction. Un ami de qualité, que tu t’es fait là, ma petite. Ce piquenique sera un succès, j’en suis sûre!

Le petit Chaperon rouge entre enfin. Les rideaux sont tirés, on ne voit pas grand-chose, mais la masse informe qui fait ployer le lit de la mère-grand lui semble quand même suspecte.

– Ma mère-grand, que vous avez de grands bras!

– C’est pour mieux t’embrasser, mon enfant.

– Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles!

– C’est pour mieux t’écouter, mon enfant.

– Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux!

– C’est pour mieux te voir, mon enfant.

– Savez-vous, mère-grand, je n’aime pas beaucoup la tangente que prend notre discussion. Vous vous répétez beaucoup, ce qui me laisse présager un irrémédiable déclin cognitif. Et c’est sans parler de votre apparence physique, dont les changements brusques me font craindre le pire. Avez-vous toujours été aussi barbue? Vous avez également pris beaucoup de poids. Je ne le dis pas pour vous offusquer, mais surtout par piété et dévouement filiaux. Je m’inquiète pour vous.

Le loup jaillit du lit, en laissant derrière lui son déguisement et en n’oubliant pas son appétit.

– Bon, je n’ai plus la patience, cessons de jouer!

– C’est bien ce que je pensais! Vous me mentez depuis tout à l’heure, et vous n’êtes pas ce que vous prétendiez être! Mais je le savais : vous vous êtes trahi plus tôt en parlant de votre moustache. Il est vrai qu’elle est d’une élégance indéniable, mais ma mère-grand a toujours vilipendé avec virulence la pilosité faciale sous toutes ses formes.

– Comment aurais-je pu le savoir, voyons? Tu es bien sévère. Mon plan se déroule quand même rondement. Je parie que tu n’es d’aussi mauvaise foi que parce que tu es amère que je t’aie si habilement roulée dans la farine (sans parler du meurtre sanguinolent de ta mère-grand, dont tu dois te douter, et qui est susceptible d’alimenter chez toi une certaine animosité à mon endroit). Et puis je n’ai pas de leçon de transparence à recevoir d’une personne qui se fait appeler par le nom de ses vêtements!

– C’est bien sûr par métonymie qu’on m’appelle le petit Chaperon rouge, tout le monde sait ça. Je ne pense pas qu’on puisse comparer ce glissement sémantique parfaitement anodin et naturel à votre effroyable malhonnêteté, dont on peut vraisemblablement retracer les causes dans l’odieuse concupiscence qui vous fait souiller le tapis de feue ma mère-grand avec votre bave malodorante.

– Mais comme vous vous exprimez curieusement dans votre famille! L’une délire sur les bobinettes, et l’autre sur la méto-machin.

– La métonymie, puisqu’il faut absolument vous l’expliquer, Monsieur le Loup, est le fait de désigner une chose au moyen d’un autre mot qui lui est lié d’une certaine manière, comme lorsqu’on évoque la cause pour désigner l’effet ou le contenant pour le contenu. Par exemple, on dit boire un verre, mais ce n’est pas vraiment le verre lui-même que l’on boit, bien sûr.

– Ah.

Prostré au bout du lit de la mère-grand qu’il est en train de digérer, le loup est un peu interdit. Le petit Chaperon rouge poursuit son exposé :

– Personnellement, je vois dans ce glissement une preuve – il y en a d’autres – de la nature foncièrement approximative du langage humain, c’est-à-dire de la capacité humaine à appréhender le monde, appréhension dont le langage n’est au fond que l’outil. Il y aurait sans doute un parallèle à dresser ici avec notre rapport à la moralité (autre domaine dont la fixité est rassurante mais seulement apparente), mais ce qui me saute vraiment au visage, personnellement, en faisant ces réflexions (même devant un public aussi peu averti), c’est notre ignorance. La complexité de notre langage ne nous dissimule-t-elle pas au fond à quel point il désigne mal le monde qui nous entoure? Mais de telles réflexions nous plongent dans des océans de subtilités sémiologiques, j’en ai bien peur. Prenons par exemple le cas qui nous occupe. Que je me fasse appeler du nom de mon vêtement n’est qu’une seule des enflures intellectuelles, langagières si vous voulez, qui dissimulent un enjeu animal plus primaire. Ramené à sa plus simple essence, notre affrontement est presque cliché : vous le prédateur carnivore, moi la proie fraîche. Tout ceci n’est-il au fond qu’une fable sur le désir, récit qui prend toute sorte de détours plus ou moins habiles en déguisant la part bestiale de l’humain en loup, en camouflant sa vulnérabilité sous une cape au coloris criard? Je vous le demande.

– Je n’entends trois fois rien à tes intrigues métaphysiques, petite bavarde. J’ai seulement très faim et tu divagues. Tu pourras poursuivre ton exposé savant avec ta mère-grand pendant que mes sucs et mes enzymes gastriques vous grugeront.

Mais sans le savoir, le loup a trop perdu du temps. Ou plutôt : sans que le loup le sache, le petit Chaperon rouge a gagné suffisamment de temps en pérorant. Suffisamment de temps pour, sous sa cape, agripper son téléphone et texter un code d’urgence à son frère en lui envoyant sa géolocalisation. Suffisamment pour que celui-ci – que dans la région on appelle, par métonymie et pour des raisons qui se passent d’explications, la Carabine – arrive et échange un regard entendu avec sa sœur pendant que le loup, le visage tout rougi par l’excitation, s’élance du lit vers sa proie.

Ce rouge qui témoignait de l’excitation du loup n’évoque plus, en éclatant sous l’impact de la balle et en tapissant tout ce qui entourait jadis le visage qui le contenait, qu’une certaine désolation immobile. Seul le chaperon (avec une minuscule) semble épargné par cette teinture forcée, mais ce n’est bien sûr qu’une fausse impression.