Un conte sur la solitude-solitude

2 novembre 2018

Par Thomas

Catégorie : Articles

Un cerf dans une grande maison regardait par la fenêtre. Un lapin vint en courant frapper à sa porte.

– Cerf, cerf, ouvre-moi, car le chasseur me tuera!

– Lapin, lapin, entre et viens me serrer la main!

Le lapin se dit : « Ce n’est guère le moment pour de telles civilités, ma parole », mais sa vie était en jeu, et le plus urgent était de trouver refuge. Lorsqu’il eut refermé la porte, il se retrouva à sa grande surprise contre le torse poilu du cerf qui l’enserrait avec une insistante vigueur et pas moins d’émotion, bien qu’ils se rencontrassent pour la première fois.

– Lapin-lapin! Je t’attends depuis si longtemps!

– Ah oui ?... Pourquoi? Je veux dire : bonjour. En tout cas, merci. Si nous barricadons bien la porte, éteignons toutes les lumières et descendons nous cacher dans la cave, je crois que nous pourrons échapper au vil chasseur. Vite! Le temps presse.

– C’est vrai! Un chasseur-chasseur, je l’oubliais! De quoi a-t-il l’air?

– Il est tout noir, comme son âme, et il a l’écume à la bouche. Surtout, il est précédé d’un fusil plus long que mes oreilles mises l’une au bout de l’autre, et il n’est pas avare de ses munitions. Il est sur mes talons depuis deux jours. Il est vrai que j’ai de très beaux talons, même si je ne suis plus dans ma prime jeunesse. Quand même, on croirait que si loin de chez lui, il aurait abandonné. Ou trouvé mieux qu’un maigre lapin affamé…

– C’est peut-être un peu étonnant, c’est vrai, mais il est grand, le mystère de l’attraction entre les êtres, ne penses-tu pas?

– Sans doute.

– Tu sembles dubitatif, lapin-lapin.

– Non, non, l’observation est sûrement juste. Seulement, d’une part, dans ce cas-ci, comme je connais bien ce chasseur, il n’y a pas grand mystère à son insistance, et, d’autre part, je ne peux pas m’empêcher de penser que le moment est mal choisi pour la spéculation philosophique, cher sauveur. Comme je le disais, je crois que nous devrions prestement barricader ta grande maison, et surtout nous éloigner de tes grandes fenêtres.

– Ah, il restera toujours du temps pour ça! Du temps, du temps, sais-tu, on dirait quelquefois que je n’ai que ça. Et puis tu es bien intrigant, mon vieux lapin-lapin! Comment, tu connais bien ce chasseur-chasseur? Mais tu dois tout me raconter.

– C’est en fait une histoire terriblement ennuyeuse, je ne voudrais pas t’embêter avec ça.

– Mais puisque je meurs d’en savoir les moindres détails!

– Je te raconterai tout, mais pas ici. Dans la cave, dans une garde-robe, derrière un rideau, sous une table, mais pas devant cette fenêtre.

– Sous une table! Mais quelle idée délicieusement saugrenue! Allons-y vite. Ce que c’est que de recevoir; on se trouve plongé dans toute sorte d’aventures abracadabrantes auxquelles on n’aurait jamais même songé, notre vie en eût-elle dépendu.

– Enfin, sous une table, je voulais dire : à l’abri. Mais bon, d’accord. Je peux éteindre la lumière?

– Tu peux faire ce que tu veux, tant que tu me racontes votre fascinante histoire, à toi et cet infâme chasseur-chasseur.

– Soit. Mais parlons un peu moins fort. Et aussi, je serais très heureux que tu arrêtes ces petites répétitions de mots.

– Tu trouves ça agaçant-agaçant?

– …

– Voyons, ce n’est pas possible, avoir si peu d’humour quand on a un visage si attendrissant, avec un petit museau rose et des oreilles longues qu’on a envie de croquer!

– Premièrement, je n’ai ni mangé ni dormi depuis deux jours : excuse-moi de ne pas être aussi guilleret que tu le souhaites. Ensuite, j’ai l’impression que tu ne saisis pas toute la précarité de notre présente situation.

– Oh, moi, quand je suis avec toi, je ne ressens aucun danger. J’oublie tout.

– Je t’en prie, parle moins fort, s’il te plaît.

– Je m’engage même à me taire si tu me racontes cette histoire que tu me promets depuis si longtemps, et dont tu retardes le récit avec une coquinerie joueuse qui, je l’avoue, ne me déplaît pas complètement.

– Mais ce n’est rien, vraiment. J’ai vécu chez ce chasseur pendant quelques années. Il est fort passionné par sa pratique, comme mon épopée des derniers jours m’a permis de l’apprendre à la dure. Malheureusement, cette passion est un peu trop prenante au goût de sa famille. Toujours parti pour plusieurs jours, il ne s’est pas rendu compte que dans le cœur de sa femme esseulée une toxique déprime croissait funestement, que dans celui de ses enfants délaissés la rancœur plantait ses racines délétères. Que devais-je faire, moi, seul témoin de cette misère affective? J’ai agi. La balafre terrifiante que son égoïsme, tel un moule, avait imprimée sur la joie de vivre de cette famille, je l’ai pansée. Le vide immense que son absence, telle une pelle mécanique, avait creusé dans le quotidien de ces êtres que j’aimais, je l’ai comblé. J’ai cru comprendre il y a quelque temps que l’enthousiasme que sa femme mettait à parler de moi lui avait mis la puce à l’oreille. Le reste de l’histoire est navrant de banalité. Il est entré dans une rage folle. En saccageant leur chambre, il est tombé sur la correspondance coquine et attendrie que sa femme et moi échangions depuis plusieurs mois déjà, ainsi que sur certains de mes effets personnels sous leur lit, où j’avais quelquefois dû me réfugier après quelques ébats passionnés interrompus par son retour imprévu. Enfin, tu vois le portrait, c’est l’histoire mille fois entendue d’un amour impossible entre la femme d’un chasseur et un lapin. N’en faisons pas tout un fromage.

– Mais sais-tu que c’est épatant, ce que tu me dis là. Qu’est-ce qui s’est passé ensuite?

– Rien. Sous les menaces, je me suis sauvé. J’ai réussi à le semer pendant deux jours, mais je suis à bout de force, et voilà : j’en suis réduit à me cacher sous une table avec le cervidé le plus bavard de l’histoire pourtant longue des cervidés.

– Est-ce que tous les lapins ont eu une vie aussi trépidante?

– Chut! As-tu entendu? Je crois qu’il approche. Il faut vraiment se taire. Si tu tiens à la vie, je t’en prie : tais-toi.

– Mais comme tu es obtus! Votre petite chicanette est parfaitement puérile. Lève-toi, sortons de sous la table, et allons discuter avec ton ancien ami. On peut régler tous les conflits avec un peu de bonne foi et beaucoup d’écoute. Tu as les oreilles qu’il faut, maintenant trouve la volonté. Allez! Plus on est de fous, plus on rit. Je pressens déjà que ce sera une soirée mémorable. Il y a si longtemps que je n’ai pas eu deux invités chez moi!

Mais le lapin n’écoutait déjà plus son hôte. Son petit museau s’activait avec frénésie pour intercepter toutes les odeurs que le vent, par la fenêtre entrouverte, faisait entrer. Le chasseur n’était qu’à quelques enjambées : il fallait déguerpir.

En s’élançant par la porte arrière, il vit le cerf, extatique, qui agitait ses pattes par la fenêtre en criant : « Chasseur, chasseur, entre et viens me serrer la main! », puis il entendit une détonation et l’étrange bruit mi-visqueux, mi-cassant que produisit le mélange du cerveau du cerf et des éclats de la vitre de la fenêtre en s’écrasant contre le mur de la salle à manger qu’il venait de quitter précipitamment.