De mon amour pour le latin

14 avril 2022

Par Edgar

Catégorie : Articles

Dominique Locas

D’autant que je me souvienne, j’ai toujours aimé la langue latine. Mon premier contact remonte à quelques phrases de mon grand-père maternel quand j’avais cinq ans, puis surtout à 1981. J’avais alors neuf ans; je faisais ma quatrième année primaire dans un pensionnat privé pour garçons gouverné par les Frères de l’instruction chrétienne; c’était situé près du village de Philipsburg, à un jet de pierre de la frontière, jouxtant une majestueuse forêt de cèdres.

Dans le cours de musique, j’ai vu, sous les notes du cantique Adeste fideles, des paroles qui ressemblaient au français, mais chargées de mystère quant à leur sens. À la fin du cours, j’ai dit au professeur, le frère Joseph, que j’aimerais beaucoup apprendre cette langue, en lui désignant ces belles paroles écrites dans mon missel.

J’ai senti qu’il ne savait pas trop quoi répondre. Je sais aujourd’hui qu’il se trouvait peut-être un peu embarrassé à l’idée d’avouer que lui, un religieux, méconnaissait cette langue, très belle, mais sans utilité pratique.

Dire qu’une langue est belle revêt une subjectivité toute personnelle, mais du moment qu’on aime une langue et qu’on la trouve belle, on ressent l’envie irrésistible de mieux la connaître, de découvrir son mystère.

Je n’avais jamais ressenti une envie aussi forte de mieux connaître une langue, pas même pour l’anglais, qui me fascinait avec ces belles dames hollywoodiennes des films en noir et blanc; certainement pas pour le français, langue associée aux moqueries de mes camarades, à la tyrannie de mon père, aux grossièretés entendues quotidiennement et à tous ces stupides exercices d’écriture toujours trop faciles, que je devais répéter inlassablement.

J’étais arrivé à ce pensionnat avec une certaine aversion pour le français, un stigmate développé au tout début de mon primaire.

Ma deuxième année avait été pénible; elle fut fortement et douloureusement marquée par la fièvre référendaire de 1980. La professeure, qui ironiquement s’appelait Jeanne d’Arc, m’avait pris en grippe parce que je m’étais lié d’amitié avec le seul enfant anglophone de la classe, qui s’appelait Edward et qui portait fièrement son chandail des Bruins de Boston. Nous étions tous deux de la même taille, c’est-à-dire très grands pour notre âge.

Moi et Edward, elle nous traitait de « grands singes de la classe » devant tout le monde. J’avais beau être un premier de classe en français, elle trouvait toujours une parole blessante à me dire quand je lui montrais mes écrits; la plupart du temps, c’était la supposée gaucherie de mon écriture manuscrite. Ce fut mon premier contact avec la rédaction française; c’est là que j’ai cessé d’aimer cette langue, que je trouvais pourtant jolie.

Au pensionnat, le frère Réal, notre titulaire et professeur de français, fut le premier à me faire prendre conscience de mon talent d’écriture; j’avais rédigé un texte où je décrivais une partie de hockey.

Une fois, j’étais en retenue dans la grande salle d’étude du pensionnat, le mercredi après-midi, suivant un système complexe dont je vous fais grâce. J’ai beaucoup surpris le frère surveillant en lui disant que mon texte à copier, en français, était intéressant parce qu’il m’aidait à mieux comprendre la différence entre la virgule et le point-virgule.

Il m’a « libéré pour bonne conduite », c’est-à-dire qu’il m’a signé un papier à présenter au redoutable directeur, le frère Arthur Aubry; je le revois encore me sourire quand je lui ai demandé si ma « libération » pouvait être décrite comme une « honesta missio » en latin! Il m’a aimablement expliqué ce terme militaire.

On a tendance à montrer les travers des religieux, mais dans mon vécu, je les ai trouvés justes, parfois un peu durs, cependant jamais autant que mon père, mais justes. Avec eux, le travail honnête était récompensé, et ils savaient apprécier l’esthétique d’une belle phrase.

Pour me mettre au latin, il m’a fallu attendre un bon bout de temps. C’est seulement en 1987, à 15 ans, lors d’une escapade à Montréal avec une fille fréquentée en cachette, que je suis tombé sur une méthode Le latin en 90 leçons, que j’ai achetée avec de l’argent gagné comme caddie au Club de golf de Rosemère.

Tel fut le début de mon odyssée d’apprentissage du latin. Ensuite est venue une période très trouble et tiraillée dans ma vie; je n’ai pas eu la quiétude et la sérénité voulues pour devenir un bon latiniste à 20 ans.

Le latin est devenu une oasis d’évasion.

Beaucoup plus tard, à l’université, une professeure m’a reproché de traiter le latin, une langue morte, comme une langue moderne. J’ai longtemps réfléchi sur sa déclaration. À mon avis, elle avait tort sur un point important : il est vrai que plus personne n’a le latin comme langue maternelle, mais le fait est qu’une langue, quelle qu’elle soit, suit les mêmes mécanismes. Il y a les mots, puis il y a les idées et les choses qu’expriment ces mots.

Quand je lis en latin, je ne traduis jamais quoi que ce soit vers le français ou l’anglais dans ma tête. Les paroles et expressions latines forment dans mon esprit la scène, les idées, les images jadis écrites par l’auteur. Thisbé, la jeune babylonienne, m’apparaît dans le même éclat qu’au moment où le public romain entendit ou lut ces mêmes mots. Son portrait est peint sur une toile latine; ses paroles, sa tragédie sont tissées sur une trame latine.

Lire et traduire sont deux choses différentes. On peut lire sans traduire, mais on ne traduit jamais sans lire.

Dans la méthode Assimil de latin classique, aux ultimes leçons, l’auteure présente un passage d’Ovide que je connais bien; ça parle du déluge. Elle nous dit que c’est seulement dans la poésie que les mots « dansent une pareille sarabande », et que pour bien comprendre, il faut « remettre de l’ordre ».

À mon avis, elle confond lecture et traduction. S’il lui faut « remettre de l’ordre » dans les vers latins pour pouvoir lire le sens, c’est qu’elle a besoin surtout de parfaire sa maîtrise du latin en s’affranchissant des cadres et du prisme de sa langue maternelle.

Le poète latin a écrit ces vers dans un ordre et selon une logique qui lui étaient naturels et instinctifs, et ce, malgré les exigences de la métrique poétique. Il est essentiel de s’ouvrir à la langue de l’autre, de consentir à certaines étrangetés.

Cette tendance à tout ramener à la langue moderne de l’apprenant est aussi fâcheuse que répandue dans l’étude des langues anciennes. Je donne ici l’exemple de l’accusatif. On dit couramment que l’accusatif latin correspond au complément d’objet direct.

Exemple : « Je te donne une fleur » = « Tibi florem do. » (À-toi fleur je-donne.) Le nominatif flos devient florem à l’accusatif suivant l’usage naturel en latin.

Cependant, même si c’est une analyse utile et satisfaisante dans la majorité des cas, ça ne reflète pas parfaitement la syntaxe latine, qui diffère de la nôtre.

Notamment, on voit des accusatifs qui mettent en relief une exclamation…

« Medeam! Quam feminam! » = « Médée! Quelle femme! »

Comment expliquer cet accusatif? Médée n’est pas complément d’objet direct ici. C’est ce que les grammairiens appellent l’accusatif d’exclamation. J’ai longtemps réfléchi sur la logique qui gouvernait cet accusatif. Il existe aussi des contextes où l’auteur emploie l’accusatif pour mettre en relief certaines parties du corps, suivant une esthétique héritée des Grecs; cela s’appelle d’ailleurs l’accusatif grec. Là encore, la grammaire française n’en sait rien.

J’ai fini par conclure que l’accusatif latin exprime un mouvement direct. Mouvement dans l’action, dans la pensée, dans l’espace, voire un élan de passion amoureuse (Lucium, amorem meum, mel* meum!) *Les Romaines et Romains s’appelaient déjà « honey » entre amoureux. Qui n’aime pas le miel?

Ma lecture du latin est devenue bien plus naturelle et agréable du moment que je me suis mis à la lire dans son cadre linguistique naturel. Parfois, d’aventure, je rencontre un datif ou un génitif (ou que sais-je) dont je saisis mal la raison d’être; j’accepte de ne pas bien comprendre tout de suite. Je comprends par le contexte, mais j’y reviens plus tard. C’est en somme le même processus d’apprentissage que pour toute autre langue.

La lecture n’offre pas toujours le plaisir d’une gratification immédiate.

La langue latine est tout à fait amanda – digne d’être aimée. Elle n’est pas différente des autres langues. Pas plus prestigieuse. Pas plus « vieillotte ». Ni même plus « difficile ». Chaque langue présente ses complexités, sa richesse, son potentiel de pédanterie intrinsèque; chacune recèle ses bonbons anciens et offre ses néologismes. L’hébreu d’Israël nous a tous montré qu’une langue ancienne peut devenir moderne.

Lire le latin classique, c’est transcender les barrières de temps et d’espace; tout comme lire Victor Hugo peut être un voyage dans l’imaginaire français du dix-neuvième, ou lire Oscar Wilde et sa Picture of Dorian Gray m’amène dans les rues de Londres et la société posh. Je ne crois pas que la traduction offre la même expérience; pour moi, lire en traduction – un roman suédois par exemple – est un exercice d’humilité. La version originale, c’est le « real deal ».

On peut apprendre une langue parce qu’on est obligé, parce qu’il faut gagner sa vie. On peut apprendre une langue parce qu’on l’aime; l’âme a besoin d’amour. Je tâche tant bien que mal de conjuguer l’un et l’autre.