Deux mètres

20 avril 2020

Par François

Catégorie : Articles

Deux mètres. Noli me tangere. Ne me touche pas. Avant, j’avais peur de toi parce que le monde entier me paraissait hostile, ontologiquement. Aujourd’hui, j’ai une bonne raison, une raison objective, et on travaille très fort pour me rappeler à chaque instant que tu es effectivement dangereux. Deux mètres : on a enfin mesuré la distance de la mort.

Deux mètres. On ne se croise plus, nos trajectoires s’évitent, comme deux aimants positifs qui se repoussent mutuellement, naturellement, à l’approche l’un de l’autre. Deux mètres : la ligne visuelle est devenue le seul contact.

Deux mètres. C’est la nouvelle bulle, la nouvelle limite de l’existence. Étrange marge de manœuvre inédite. Deux mètres : c’est la solitude de la liberté.

Deux mètres. Les amants qui peuvent encore s’enlacer sont ceux qui ont eu la chance d’être déjà ensemble lorsque le rideau de fer est tombé – les amoureux de Pompéi. Pour les autres, c’est succédanés, frustrations ou sublimations, au choix. Deux mètres.

Où sont-elles, les bajoues de mes petits-enfants?

Deux mètres. Pour les vieux, c’est plus. C’est à la ronde; pour les vieux, c’est la fin du monde.

Deux mètres. Et ils meurent sans l’au revoir humain, dans un monde qui les isole pour les empêcher de mourir.

Deux mètres. Quelle sensation bizarre, cette protection enfin assurée. Deux mètres : les #metoo chuteront, c’est obligé.

Deux mètres. « Seulement amincir », avais-je coutume de dire à la coiffeuse, autrefois. Deux mètres : aujourd’hui, c’est toute la société qui est amincie.

Deux mètres. Les rues sont vides. Comme au Moyen-Âge, à la démographie aérée. La promiscuité est le lot inconscient de notre époque. Le fut jusqu’à la mi-mars. Le redeviendra incessamment. Car ces êtres humains virus de la Terre ressurgiront tôt ou tard. Elles redeviendront bondées, les rues, progressivement et brutalement. Qu’est-ce que cette parenthèse aussi inquiétante qu’apaisante?

Deux mètres. Sur les trottoirs, à l’entrée des magasins désertés et indispensables, des cercles rouges tracent des itinéraires – mais ce sont des distances. On dirait des microbes géants qui suivent les vaisseaux sanguins de ce monde rabougri.

Deux mètres. C’est le nouvel étalon. Dans vingt ans, ceux d’aujourd’hui verront encore, dans leur tête, ces deux mètres qu’on aura recommencé à franchir impunément dans leurs va-et-vient quotidiens, et les enfants nés aujourd’hui – les petites Corona et les petits Ovide devenus grands – n’auront pas ce compas dans l’œil.