Et ma montée de lait? Elle est opportune, ma montée de lait?

21 août 2015

Par François

Catégorie : Articles

Tout a commencé dans le meilleur des mondes. Je voulais faire cadeau d’un album de musique québécois à un ami belge. Par iTunes Store. C’est merveilleux, iTunes Store : on peut envoyer de la musique par voie électronique, instantanément, comme ça, pour faire plaisir.

Sauf que voilà : on n’a pas le droit d’acheter un album au Canada pour le faire livrer dans un autre pays.

Et c’est mon ami, au moment d’en prendre livraison, qui s’en est rendu compte et qui m’en a informé.

Bon, pas grave : je vais me faire rembourser.

J’écris à iTunes, on me répond assez rapidement (remarquer ce mot, rapidement, qui paraît si banal, nous y reviendrons), je demande mon remboursement, j’ai mon remboursement.

Tout aurait pu finir ainsi, dans un monde encore pas si mauvais.

Sauf qu’il a fallu qu’iTunes me demande si j’étais satisfait de son service.

Par un sondage.

Moi, toujours prêt à répondre à un sondage de satisfaction de la clientèle.

Sauf qu’ils appelaient ça une « enquête ». Hmmm… déjà, ça sent la traduction. Un traducteur voit survey, il n’ose pas traduire par sondage – ou, en l’occurrence, tout bêtement par questionnaire de satisfaction – et voilà qu’on se trouve mêlé à des enquêtes pour une banale affaire de mélomanie. Mais bon, on ne va pas s’arrêter à cela : autour de nous, tout sent la traduction.

On ne va pas s’arrêter à cela, mais il y a tout de même des limites.

Et ma limite, je l’ai atteinte à la deuxième question du sondage. Voyez plutôt :

« Trouvez-vous qu’iTunes Store a répondu à votre demande de manière opportune? »

Vous avez bien lu : « Trouvez-vous qu’iTunes Store a répondu à votre demande de manière opportune? »

Malheureusement, c’était une question à choix de réponses. Car ce que j’aurais voulu répondre, moi, c’est une vacherie ironique du genre : « NON : J’AI FAIT UNE DEMANDE, MAIS JE TROUVAIS TOUT À FAIT INOPPORTUN QU’ON ME RÉPONDE1! »

Tous les traducteurs qui lisent ceci auront reconnu derrière cet inopportun « opportune » le sempiternel mot timely.

Ce que je me demande, moi, c’est pourquoi il y a encore des gens qui traduisent timely à l’aveuglette, comme ça, toujours par le même mot, ce mot opportun, qui traduit véritablement le sens de timely à peine une ou deux fois sur dix – et encore, seulement dans l’expression en temps opportun –, qui est incongru ou carrément déplacé dans les autres cas, et qui n’a AUCUN SENS dans un contexte comme celui-ci?

Ohé, collègues traducteurs, pourquoi ne prenez-vous pas la peine, des fois, de vous demander non pas ce que vous voulez dire, mais ce que vous dites?

Et cette fois, inutile de se cacher derrière l’excuse habituelle de Google Translate. Je sais pertinemment qu’ils sont innombrables, les traducteurs humains, à traduire timely par opportun sans se poser de questions, comme ils traduisent information, performance, concern, committed par renseignement, rendement, préoccupation, engagé sans se poser de questions, sans se demander si ça convient à leur contexte, sans même se demander ce que signifient exactement ces mots dans les deux langues, de façon automatique, comme un robot, comme le ferait une machine – et bientôt pire, car la machine pourra sans doute bientôt dépasser ce niveau de traduction primaire.

Je le sais qu’ils sont nombreux, car on voit leurs traductions partout, sur les sites gouvernementaux, sur les sites d’entreprises privées, sur les sites d’associations et d’organismes sans but lucratif.

Ohé, collègues traducteurs, c’est bien de connaître ses faux amis, c’est bien de vérifier où mettre son trait d’union et sa majuscule, c’est bien de s’interroger sur le pluriel des mots composés, c’est bien de surveiller la moindre espace insécable, mais votre travail de traducteur, c’est bien plus que ça. C’est d’abord un message que l’on traduit, et ce message doit être clair. Ce que l’auteur anglais de la question d’iTunes voulait savoir, c’est si je trouvais qu’on m’avait répondu assez vite, et non si on m’avait répondu « de manière opportune ».

Est-ce que, vraiment, le traducteur n’avait pas compris cela? En tout cas, chose certaine, la plupart des francophones qui auront à répondre à cette question ne le comprendront pas. Et voilà la ronflante « enquête » bousillée!

Ohé, collègues traducteurs, vous voulez convaincre le monde entier que les machines ne traduiront jamais comme vous? La première chose à faire pour cela, c’est de ne pas traduire comme des machines.

 


1 Je sais, il est très impoli d’écrire en majuscules, mais ceci est une montée de lait. Comptez-vous chanceux que le titre lui-même n’ait pas été en majuscules au complet.

 

 

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