Heureusement qu’il y a la nuit

6 juin 2018

Par François

Catégorie : Articles

Depuis quelques années, tenez-vous bien, je m’émerveille qu’il y ait des oiseaux et des fleurs. Ce doit être l’âge : je me souviens encore à quel point, il n’y a pas si longtemps, je méprisais du haut de mes quatorze ans tous ces lieux communs cuculs sur la beauté de la nature. Une fleur, c’est une fleur, pis un oiseau, c’est un oiseau, pas de quoi en faire tout un plat.

D’où vient ce revirement? Il est lié à cette inclination propre à l’humain qu’on pourrait appeler la « crise existentielle ». Je ne parle pas ici d’une crise de désespoir, mais du moment inéluctable où l’on prend conscience qu’« on est là » et que, peut-être, on aurait pu ne pas l’être. De la même façon, admirer la beauté d’une fleur et le chant d’un oiseau, c’est une chose, mais la chose paraît tout à coup très bizarre le jour où l’on prend conscience que Dieu n’était pas obligé de doter notre monde de fleurs et d’oiseaux. (Je dis « Dieu » parce qu’il me semble que l’énoncé se fait plus facilement avec cette personnification, mais on pourrait tout aussi rendre cette idée de façon plus sérieuse comme « a priori, il était tout à fait contingent que les fleurs et les oiseaux fussent de notre monde ».)

Imaginer un monde sans fleurs et sans oiseaux reste une vue placide de l’esprit tant qu’on croit que c’est impossible. Mais quand on se dit qu’au fond, cela aurait pu arriver, s’ouvre à nous une vision du monde tellement sinistre qu’on se sent soudain infiniment privilégié d’être où l’on est. 

Au nombre de ces réalités que l’on tient pour acquises alors qu’il y aurait peut-être lieu d’y repenser, on peut ajouter la nuit en tant que temps d’arrêt.

La nuit, heureusement

Ainsi, presque chaque fois que je me couche me revient en tête le titre de cette chanson de Beau Dommage : « Heureusement qu’il y a la nuit. »

Parce que, au milieu d’une vie frénétique, je m’émerveille d’avoir été conçu de telle sorte que je sois obligé de m’arrêter quelques heures par jour. Dame! Ça me prend tout mon petit change pour faire une séance de méditation de deux minutes! Ce n’est pas que je ne veux pas, c’est que ça ne s’arrête jamais dans ma tête. Suis-je le seul, dans le monde, à vivre avec des affiches « faudrait ben que » tapissées sur tous les murs de mon cortex cérébral? Sans parler de toutes les injonctions et sollicitations extérieures.

Mais le plus merveilleux, c’est que je ne sois pas le seul à devoir m’arrêter la nuit. C’est un enchantement dont toute l’humanité a été frappée. On a beau s’extasier devant les villes « qui ne dorment jamais », il reste que la nuit, c’est la nuit, et qu’il y a quelque chose de magique à se promener dans la rue entre minuit et six heures. Peu d’assemblages de deux mots en français sont aussi beaux que « tout dort », repris par tant de poètes, à commencer par Racine : « Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune1. » 

Le sommeil, pourquoi?

Le sommeil reste au fond une nécessité mystérieuse. Quels jeunes parents ne sont pas restés plusieurs fois songeurs devant le nombre incalculable d’heures de sommeil dont a besoin le nouveau-né – rejoignant en cela les propriétaires de chats? Il existe plusieurs théories sur la fonction du sommeil, mais au-delà de tout, le plus simple reste de constater que l’humain est une machine formidable, mais qui a besoin de se reposer. Et pas qu’un peu : à raison de quelque chose comme huit heures pour seize heures d’activité. On trouve ça normal parce qu’on y est habitués, mais quand on y pense, ce n’est pas rien! On est en droit de se demander pourquoi Dieu2, s’il est tout-puissant, a permis – ou prévu? – cela. Quel super-ingénieur arriverait avec une invention aussi remarquable mais ayant de telles limites? Était-ce nécessaire? Il faut croire que oui.

J’imagine que si nous n’étions effectivement que des machines – c’est-à-dire des objets sans conscience –, ce temps d’indisponibilité n’aurait aucune raison d’être, et il y aurait lieu de travailler à le raccourcir, voire à l’éliminer. Mais le sentiment de s’arrêter, et même le sentiment de devoir s’arrêter, ne vaut-il pas la peine d’être vécu?

Des pilules pour éliminer le sommeil?

Pourtant, si un jour les compagnies pharmaceutiques nous arrivaient avec des pilules rendant le sommeil inutile, on peut parier que le succès serait phénoménal. D’ailleurs, ce qui me trouble le plus, c’est que cela va sûrement arriver, et peut-être de mon vivant. Certes, un peu comme pour les antidépresseurs, chacun aura ses petites réserves, mais comme pour les antidépresseurs aussi, finalement, les rationalisations – et les nouveaux diagnostics – ne manqueront pas pour les faire taire.

« Mais pourquoi diantre prolonger vos veilles? » demandera ingénument le philosophe. À quoi la foule subjuguée et militante des modernes répondra : « Parce que c’est possible. »

Pour ma part, je ne peux même pas prétendre que je résisterai à pareilles sirènes. En attendant, chaque soir, après des journées à la fois routinières et étonnamment riches, je ne puis que rendre grâce à mon Créateur3 de m’avoir fait de telle sorte qu’il me soit nécessaire de m’arrêter quelques heures périodiquement.


« Tout dort »...

Jean Racine (1639-1699)
Jacques Delille (1738-1813)
Casimir Delavigne (1793-1843)
Victor Hugo (1802-1885)
Georges Kastner (1810-1867)
Charles-Victor Berger (1822-1864)
Albert Samain (1858-1900)
Louis Mercier (1870-1950)
Pierre Reverdy (1889-1960)
Gilbert Cesbron (1913-1979)

 


1 Iphigénie en Aulide, I, 1.

2 Concept que j’utilise encore pour sa commodité et son efficacité; la phrase aurait moins de résonance avec « le Cosmos ».

3 Ne fût-il que le Hasard.