Il aurait peut-être mieux valu docilement au bois aller dormir

3 octobre 2019

Par Thomas

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À l’occasion du baptême de leur fille, le roi et la reine organisent une fête somptueuse, invitant famille et amis, ainsi que les trois fées marraines de l’enfant. Chacune d’elles fait un don à la princesse : beauté, grâce, élégance (elles ignoraient apparemment que c’était pratiquement trois fois la même chose). Soudain, une méchante fée, qui n’a pas été invitée, se présente et lance à la princesse un sortilège : à seize ans, elle se piquera le doigt sur un fuseau et en mourra. Heureusement, une des fées marraines parvient in extremis à atténuer la malédiction : « Au lieu d’en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au terme desquels un prince viendra la réveiller en lui donnant un baiser. »

(Il y aurait bien des choses à dire sur la table narrative qui vient d’être mise. Il n’y a qu’une seule question que je n’arrive pas à retenir : pourquoi, quand on a des pouvoirs magiques, se donner la peine de lancer des sortilèges et des contre-sortilèges aussi tarabiscotés? Pourquoi ne pas simplement tuer et ressusciter? Mais qui suis-je pour juger : c’est peut-être précisément en raison de mon absence de pouvoirs magiques que je reste engoncé dans ces catégories barbares et simplistes. Enfin, il y a d’autres combats.)

Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins que dans le royaume, l’événement causa un grand émoi, tout particulièrement chez le couple royal. Les autres principaux intéressés, les fuseaux, ces petits bâtons de bois servant au filage textile, furent eux aussi assez secoués, au sens figuré du terme (ils étaient plus habitués de l’être au sens propre). Eux qui étaient depuis si longtemps protégés de toute menace par leur grande insignifiance, ils venaient de se faire un bien vil ennemi. Le roi était colérique : il ordonna qu’on brûle tous les fuseaux du royaume.

Prestement, sentant l’urgence d’agir, le syndicat des fuseaux dépêcha un porte-parole au château. Le roi, voulant être bon prince, accepta de recevoir le petit instrument endimanché.

– Sire, nous comprenons l’importance de l’enjeu au cœur de la présente crise, mais nous jugeons quand même que la réaction royale est exagérée. Enfin, n’y aurait-il pas une manière moins radicale de protéger la princesse?

– Je n’en vois aucune.

– De notre côté, nous avons songé à quelques pistes. Peut-être serait-il possible de demander l’aide des fées marraines? Peut-être pourraient-elles utiliser leurs pouvoirs magiques à meilleur escient? Ça devient un peu compliqué, cette prophétie, le prince, les cent ans et tout, vous ne trouvez pas?

– Vous êtes trop cartésien. C’est de la magie, on ne peut pas concevoir ça comme une commande passée chez un commerçant.

– Alors, peut-être pourrait-on installer un prince à proximité de chaque fuseau?

– De combien de princes pensez-vous que je dispose?

– À proximité de chaque princesse?

– Ce n’est pas le genre d’éducation que je souhaite pour ma fille.

– Sire, c’est un génocide, il n’y a pas d’autre mot. Pensez-vous que nous allons sagement attendre l’heure du bûcher dans nos tiroirs? C’est bien mal connaître les fuseaux. Vous aurez de nos nouvelles.

Et le plénipotentiaire fuseau quitta la cour en faisant sonner son talon de bois sur le sol de pierres. Le roi haussa les épaules. Son visiteur n’avait pas tort : il connaissait bien mal les fuseaux.

Le lendemain, au moment de mettre à exécution l’ordre du roi et de brûler tous les fuseaux du royaume, les fonctionnaires furent bien surpris : ils avaient tous disparu. Le roi n’était pas cruel; il n’ordonna pas qu’on les cherche et les pourchasse. Il était au fond bien content que la situation ne se termine pas en un bain de cendre.

Les années passèrent – comme les jours, seulement moins souvent.

À vrai dire, elles passèrent en si grand nombre que personne ne comprit ce qui se passa quand, des égouts, surgirent des centaines de milliers de fuseaux en colère. Comment avaient-ils pu se reproduire à cette vitesse?

En quelques heures, ils avaient pris le contrôle de tous les points névralgiques du royaume, si bien que le roi, quand il constata qu’on ne répondait plus à ses appels, dût se rendre lui-même dans son antichambre pour chercher un de ses domestiques. Il ne trouva que des cadavres dans une mare de sang. Les fuseaux, avec une précision diabolique, avaient jailli de l’ombre comme des poissons volants pour s’insérer chirurgicalement dans le cœur même de leur victime, en se glissant entre leurs côtes : le cœur troué s’écrasait dans son tombeau comme un fruit pourri sur le sol.

Dans l’antichambre royale, le même fuseau avec lequel le roi avait discuté quelques années plus tôt se tenait fièrement sur la pile de cadavres. Il fallut quelques secondes pour que le roi le reconnût : la vie souterraine avait fait ressortir le pire du petit bout de bois. On voyait qu’il avait subi l’effet du pire des agents de conservation : l’amertume, qui le tonifiait en même temps qu’elle le grugeait. Sa longue barbe lui donnait l’apparence à la fois d’un vieux sage et d’un vagabond.

– Vous avez eu tort, le roi. Admettez-le!

– Ce n’est pas parce que vous avez réussi à tuer sept de mes domestiques que vous pouvez crier victoire, sinistre émeutier.

– Sept! Ce que c’est que les humains : ça s’imagine avoir le monopole des génocides.

– Vous devez quand même admettre que nous avons développé une sorte d’expertise qu’on voit rarement égalée dans le domaine. Je ne dis pas ça pour me vanter, ce ne sont que des faits.

– Rarement, peut-être. Mais pas jamais, vous allez bientôt le découvrir.

– Vous me faites presque peur, mais je ne sais pas si c’est seulement à cause de la barbe ridicule que vous avez laissé pousser depuis notre dernière rencontre. Est-ce que c’est un déguisement de pirate ou vraiment vous pensez que vous êtes plus séduisant avec cette perruque sous le nez?

– Ils sont tous morts, petit sire. Tous. Les domestiques, les soldats, les magistrats, les princes, les agriculteurs, les mendiants, vos maîtresses, vos ennemis. Tout le monde. Les fuseaux règnent sur le royaume!

– Si ce que vous dites est vrai, c’est aussi faux, car il n’y a plus de royaume sur lequel régner.

– Ça n’a aucune importance. Nous sommes des bouts de bois : que ferions-nous vraiment d’un royaume? Pensez-vous que j’ai envie de gérer un État : la fiscalité, la diplomatie, la collecte des ordures? L’important, c’est de vous blesser terriblement. L’important, mon pauvre monsieur, c’est de gagner. À ce sujet, savez-vous où est votre fille, sire? Un père aussi prévenant que vous, je n’ose pas dire contrôlant, doit sans doute savoir cela.

– Bien entendu. Elle est dans sa chambre. Ce n’est pas bien difficile à deviner : il y a quinze ans qu’elle est dans sa chambre. Une chambre spéciale, fuseau-proof.

Or so you thought.

– Je ne savais pas que vous parlassiez l’anglais, monsieur le séditieux polyglotte.

– Je le maîtrise aussi bien que vous le subjonctif.

– Comme vous êtes séreux! À vrai dire, je vous trouve ridicule. Votre accent en anglais fait petit peuple : on voit que vous n’avez jamais voyagé, que vous avez passé votre vie dans les tiroirs des ateliers de couture, entouré de paillettes et de froufrous. Savez-vous même lire?

– Vous cabotinez pour éviter la question que je vous ai posée.

– Je ne me souviens pas de votre question; vous m’ennuyez terriblement. Vous me faites penser à un stylo de mauvais goût; un stylo ridé et barbu, qui pue l’égout et la rancœur.

– Je vous parlais de votre fille.

– Ah oui, c’est vrai : ma fille! Les cheveux blonds, les yeux bleus, toujours en robe, avec une couronne sur la tête. Je m’en souviens maintenant. Sa chambre. Vous vous inquiétiez des nombreux dispositifs de sécurité dont je l’ai dotée.

– C’est là où je voulais en venir, en effet. Vos dispositifs devaient nous empêcher de pénétrer dans la chambre de votre fille unique. Maintenant que nous y sommes, ils n’auront comme seul effet que d’empêcher votre fille d’en sortir. Cela dit, ce n’est peut-être pas bien grave, puisqu’elle dormira bientôt pour l’éternité.

– Vous y êtes? Je ne vous crois pas. J’ai engagé les plus éminents spécialistes en protection contre les fuseaux! J’ai dépensé une fortune!

– Il est vrai que l’élaboration de notre plan a été passablement retardée par l’abondance des mesures que vous avez prises. Mais ça n’a pas d’importance : depuis une heure, votre fille est seule dans sa chambre avec le plus séduisant de nos fuseaux. Depuis des années, il se prépare pour cette tâche. Il a tout lu : Bel-Ami, Les Liaisons dangereuses, L’Art de la guerre. Voulez-vous parier sur ce qui va se produire? Se piquera-t-elle le doigt, selon vous?... Piquera, piquera pas?

Un immense cri roula dans la gorge du roi, mais rapidement il s’éteignit. Le fuseau s’était élancé vers lui et venait de percer l’organe vital en plein thorax royal. Sa longue barbe l’avait empêché de pénétrer entièrement entre les côtes : il avait l’air d’un insigne poilu piqué sur la poitrine du roi. Une décoration magique qui transformait rapidement le pyjama blanc du roi en une rouge toge funéraire. Pour la première fois, les fuseaux avaient gagné.