La fille avec qui il faisait bon « chiller »

30 novembre 2020

Par Edgar

Catégorie : Articles

Dominique Locas

Retrouver mon album de finissant a surtout ravivé de très beaux souvenirs. Je ne tarirai jamais d’éloges sur la Polyvalente Sainte-Thérèse !1 J’ai fait mon secondaire dans trois écoles différentes, dont une privée, et c’est de loin la PST qui m’a offert le meilleur milieu de vie.

Toutefois, il m’en est resté un souvenir pénible entre tous. Ç’a changé ma vie.

Ce que je vais écrire ici n’est pas facile, pas facile du tout. Des éclats de deuil qui dormaient profondément en moi sont ressurgis dans toute leur force. Ce souvenir vivait enfoui dans mon âme depuis 32 ans. Je n’en avais jamais vraiment parlé à personne jusqu’à ces jours-ci. Mais avec la nuit se trouve toujours la promesse du grand jour : il y a aussi mon amour pour Isabelle.

Notre cohorte 1989 a été touchée de plein fouet par le suicide chez les jeunes. Nous y avons tous laissé une partie de nous-mêmes. Quelque chose du grand garçon que j’ai été jusqu’en décembre 1988 gît avec elle sous une pierre.

Elle s’appelait Isabelle. Elle était dans mon cours d’histoire du XXe siècle. Elle prenait place en arrière de la classe, deux rangées à ma droite.

J’avais beau avoir une autre fille dans la tête, mes yeux de garçon ont remarqué sans effort quelle jolie fille elle était. Je vais tâcher de vous la peindre.

Ses magnifiques cheveux bruns mi-longs, doucement ondulés, tombaient aux épaules et au front en abondantes cascades. Ses grandes lunettes rondes au cadre foncé accentuaient la délicatesse de son visage lisse. Ses yeux vifs éclipsaient ses lunettes ! Elle portait souvent un chandail blanc à rayures marine. Ça faisait ressortir la chaleur de son teint ; ça lui allait très bien. Oui, Isabelle. Tu étais très jolie !

J’ai fait sa connaissance plus personnelle aux examens de Noël. J’avais terminé rapidement ; ce devait être en français ; mes exams de français étaient toujours faciles pour moi et c’était plutôt vite réglé : pif-paf-beding-badang !

Je descends aux cases, et pas très loin de la mienne, je l’aperçois, assise par terre le dos contre sa case, en train de parler avec une chum de fille assise en face d’elle. Elles m’aperçoivent à leur tour. On se salue du regard. Mes yeux rencontrent ceux d’Isabelle. Je sens tout de suite que je suis le bienvenu de m’asseoir à côté d’elle.

Bref, les exams sont finis… On chille ! Yé ! La vie est belle !

Isabelle est en train de faire une sorte de collage. Des pages d’un magazine, elle découpe des images de beaux mecs habillés à la mode, flanqués de modèles féminins, qu’elle aime un peu moins… Chaque fois qu’elle finit d’en découper un, elle dit « Bye Bye madame ! » Puis elle l’ajoute à sa collection dans un grand album en papier construction.

Moi je la regarde faire, fasciné. C’est quelque chose que je l’imagine faire chez elle, dans sa chambre en écoutant sa musique. Elle me parle. De ce qu’elle vit. De ce qui la préoccupe. Je lui raconte un peu mon déménagement de l’an passé et mon arrivée à la PST, mais c’est surtout elle qui parle. Moi qui suis plutôt maladroit pour alimenter la conversation, je trouve ça ben l’fun de juste l’écouter. Sa voix charme mes oreilles de garçon.

C’est la première fois que je la vois d’aussi près. Quand elle dit quelque chose d’amusant, ses beaux yeux s’illuminent tout pleins de vie derrière ses lunettes. Elle s’anime. Elle vient joyeuse. Je sens son épaule frôler la mienne ; j’en ai des papillons dans le ventre ! C’est tellement l’fun d’être avec elle ! Plus elle parle, plus je me sens à l’aise. Le son de sa voix apaise mes angoisses de gars gêné. Je la trouve… surprenante !

À présent elle parle avec sa chum. Isabelle a vraiment l’air d’une très bonne fille. Le genre de fille qui t’aime sincèrement. Plus on jase, plus je la trouve de mon goût. Je suis en train d’apprendre la différence entre le coup de foudre pour une fille que je connais seulement de vue, et un sentiment qui grandit à mesure que je découvre l’autre. Ce sentiment qui grandit, est-ce que ça ne pourrait pas mener à… quelque chose de merveilleux ? Je me demande si elle est libre et si je pourrais l’intéresser. Je souris en me demandant si je ne suis pas en train de tomber amoureux d’elle… En me posant la question, je comprends que j’suis fette.

J’ai envie de lui dire qu’elle est une fille épatante, que je suis très heureux de mieux la connaître, et que je l’écouterais me parler pendant des heures… Je me sens trop gêné pour le lui dire. Et pourtant… Tout d’un coup qu’elle aussi me trouve de son goût ? Des fois, les filles sont gênées et ne le montrent pas, qu’elles aiment un garçon. Peut-être bien qu’elle aussi a des papillons dans le ventre d’être assise à côté de moi.

J’ai le goût de lui proposer de jouer à roche-papier-ciseau si ça lui tente de prendre un break de son collage. Peut-être qu’elle trouverait ça amusant, rieuse comme je l’ai vue des fois… J’ai envie de l’entendre rire un peu plus, parce qu’il y a des bouts où je la sens un peu morose. J’ai aussi envie que nos mains se touchent. Je me sens trop gêné ; je ne dis rien.

Assis tout près d’elle le dos contre une case, je l’écoute me parler en la regardant continuer son collage. J’en savoure chaque seconde. Sa présence m’apporte un grand sentiment de bien-être. Quand nos épaules se frôlent, j’ai des frissons de la tête aux pieds. Y’a presque pas un chat dans les cases. C’est calme. Comme si le temps s’arrêtait. Comme si on allait toujours être en décembre 1988.

On est restés là… trois quarts d’heure une heure ? J’sais pas trop. Mais ç’a passé trop vite ! Je n’ai vraiment pas souvent l’occasion d’échanger comme ça avec des filles de mon âge.

Moi qui avais reçu tellement de moqueries et de méchancetés pendant mon primaire et la première moitié de mon secondaire, Isabelle pis sa chum m’avaient tout de suite accepté. Ce soir-là, je me sens… Heureux ! Accepté ! J’ai 16 ans et demi, je viens de finir mon exam pis j’suis en train de chiller dans les cases… avec une fille merveilleuse ! Je voulais tellement qu’on refasse ça !

À la fin, on se lève. Mes vilaines habitudes de gars gêné reprennent le dessus ; je lui souhaite de belles vacances des Fêtes et je m’en vais à ma case mettre mon manteau d’hiver.

Je me trouve ben platte : j’aurais quand même pu au moins lui dire que c’était l’fun passer du temps avec elle et que j’avais hâte de la revoir ! Dans le fond, j’aurais surtout voulu lui donner une marque d’affection, juste pour lui faire sentir combien je l’apprécie, comme poser ma main tout doucement à son épaule en prenant congé d’elle. Mon intuition me disait qu’elle trouverait ça correct. C’est un risque que j’aurais aimé prendre. Elle aurait peut-être été très heureuse que je fasse ça.

Dans l’autobus, je me promets qu’en revenant des Fêtes en janvier, la première chose que je vais faire, ce sera d’aller lui souhaiter bonne année et jaser un peu avec elle avant le cours, et l’inviter luncher ou pour une marche dehors. Juste lui faire savoir que j’ai envie qu’on se voie. Les filles sont ben bonnes pour « catcher » ! Meilleures que nous-autres en fait. Je souris, je me sens vivre ; j’ai sa voix dans ma tête ! Descendu à mon arrêt, je marche d’un pas léger devant les maisons illuminées pour les Fêtes ; je repense aux yeux d’Isabelle. Je la revois s’affairer à son collage en me parlant. C’est doux d’être jeune à Noël ! Je m’arrête pour contempler un sapin enneigé. J’ai une pensée folle : je rêve éveillé que je suis avec Isabelle et qu’on s’embrasse au pied du sapin…

Ce sont ces petits et grands moments-là qui tissent le bonheur d’une vie.

Ce soir-là, c’était plein de lumières de Noël dans la rue, et tous ces arbres et sapins ensevelis sous la neige, je trouvais ça très beau, mais pour moi, à ce moment-là, il n’y avait rien d’aussi beau que les yeux d’Isabelle.

Pendant des années, je me suis reproché de ne pas lui avoir assez fait sentir à quel point j’avais aimé partager ce beau moment avec elle. J’pouvais tellement pas savoir. Je m’en veux quand même parce que je suis un être humain. Quand quelqu’un part comme ça, tous ceux qui l’aiment trouvent des raisons de s’en vouloir. On se sent tellement impuissant !

Isabelle. Merci pour ta belle séance de « chillage ». Je m’en souviens comme si c’était hier. J’aurais tant voulu qu’on puisse mieux se connaître. Je regrette atrocement de ne jamais avoir pu te souhaiter une bonne année 1989. Isabelle… Je ne t’oublierai jamais. Je t’aime, Isabelle.

À la mémoire d’Isabelle Pombert.

 

1 L’espacement devant la ponctuation haute est un choix auctorial évoquant l’époque du récit. L’auteur se rappelle en effet que c’était la règle typographique en vigueur à son école au moment où se passaient les faits relatés.