La Pat’Patrouille, une lecture nietzschéenne

9 mars 2020

Par Thomas

Catégorie : Articles

La Pat’Patrouille est une émission pour enfants immensément populaire, créée en 2013, qui n’a plus à être présentée aux parents, et peut-être même plus tellement aux non-parents. Je le fais quand même. Dans la Grande Vallée, territoire utopique qui évoque une espèce de Californie sans sécheresse et sans pollution, Ryder et ses six chiots viennent à la rescousse de la veuve et de l’orphelin, des chats dans les arbres, des bébés aigles qui sont tombés du nid – et de n’importe qui, en fait, mais surtout des bébés aigles, incroyablement surreprésentés dans cette émission –, pauvres créatures qu’ils sauvent grâce, en parts égales, à une ahurissante panoplie de gadgets et à une temporalité assez généreuse (il est toujours interminable, le trajet qui mène au précipice).

C’est donc le festival des freins qui lâchent, du train qui déraille, de l’avalanche qui sépare les amoureux, de l’éboulement qui séquestre entre ses griffes rocailleuses l’enfant démuni venu en camping avec ses parents maintenant en pleurs, etc. Immanquablement, Ryder et ses chiots – l’un est un chien policier, l’autre un pompier, etc. – trouvent un moyen de faire atterrir la montgolfière, de rattraper le chiot qui allait tomber dans la mer, de déprendre le sous-marin qui était pris sous une pieuvre endormie (oui). À la fin de l’épisode, tout le monde va bien, tout le monde rit, les chiots reçoivent un biscuit dans un éclat de rire général – et en un sens, les petits auditeurs aussi.

La plupart des obstacles qu’affronte la Pat’Patrouille relèvent du hasard : catastrophe naturelle, bris mécanique, erreur humaine provoquée sans malice par des personnages par ailleurs débonnaires. Mais il y a une exception : le maire Hellinger, sorte de caricature du Vilain avec moustache et haut-de-forme, dont la méchanceté et la vanité provoquent sans cesse des catastrophes, et qui est soutenu par une bande de sbires, qui sont des copies en chaton de chacun des chiots de la Pat’Patrouille (oui, oui).

Sinon, La Pat’Patrouille est une caricature de ces émissions pour enfants sirupeuses et ingénues que certains décrient comme un symptôme d’une société surprotectrice qui refuse que ses enfants affrontent l’adversité : tout le monde, il est gentil. Tout le monde, il tape sur les nerfs de gentillesse.

C’est vrai qu’il y a quelque chose d’agaçant dans ce monde factice où personne ne se fâche jamais et où aucun problème n’est jamais véritablement insoluble. Pourtant, il me semble que La Pat’Patrouille véhicule une certaine vertu – et même, je crois, une vertu nietzschéenne (je ne le dis pas seulement parce que le mot nietzschéen me permet d’avoir l’air cool).

Quoi que fasse le maire Hellinger, le seul véritable méchant de l’émission, Ryder le sauve toujours, lui et sa bande de chiots, sans un reproche, sans un mot, sans une allusion mesquine, sans une remarque sarcastique. Même si tout ce que fait le maire Hellinger est insupportable et n’a pour seul but que de nuire à la Pat’Patrouille. Et à l’épisode suivant, c’est la même chose. Le maire Hellinger déteste la Pat’Patrouille (c’est en fait la seule chose qu’il fait), mais la Pat’Patrouille, elle, comme un grand sage, ne déteste jamais personne.

Tout se passe comme si Ryder et les chiots oubliaient chaque fois la méchanceté aussi puérile que stérile du maire de la bourgade voisine. Bien sûr, il y a là une caractéristique incontournable d’une émission dont les épisodes sont indépendants et les personnages ne vieillissent jamais, mais il n’en demeure pas moins que la méchanceté d’Hellinger est une donnée qui est à la fois fondamentale (elle définit entièrement le personnage) et perdue dans le vide, anéantie par l’oubli (on l’accueille toujours avec un sourire, on ne doute jamais qu’il va, comme toujours, créer un désastre dangereux qu’il faudra résoudre).

Or, l’oubli est l’une des caractéristiques fondamentales du surhomme, l’idéal de Nietzsche, avec le moment présent et l’amor fati, la soumission à la nécessité. Le surhomme est celui qui arrive à être assez léger pour « danser au bord de l’abîme », c’est-à-dire qu’il n’est pas alourdi par tous les jugements que les humains portent si souvent sur ce qui aurait dû se passer, sur ce qui doit se passer, et sur ce qui devrait arriver. En ce sens, pour Nietzsche, l’oubli est une faculté salutaire, voire hygiénique – et un véritable idéal de supériorité.

Quoi que la Vie impose à la Pat’Patrouille, Ryder et ses chiots l’acceptent. On ne s’imagine pas Ryder lancer son casque en crachant par terre : « Quoi? Un autre éboulement? Tab*****, on peut pas avoir un cal**** de break de temps en temps? », comme nous nous le disons dans notre tête au sujet de toutes les broutilles qui nous tombent dessus, comme si effectivement la même Vie s’acharnait particulièrement sur nous. Malgré son acharnement, le maire Hellinger n’a en vérité aucune prise sur la Pat’Patrouille, car la bonne humeur de ses membres les rend invincibles : ils dansent presque littéralement au bord de l’abîme, juste avant de sauver un bébé aigle.

Après, on peut bien se dire que ça ne fait pas des enfants forts, des émissions où toute adversité est noyée dans un éclat de rire avant le générique, mais ce qui est peut-être plus contestable au fond, c’est que la télévision façonne autant les gens qu’on le pense. Moi, j’ai plutôt l’impression que ce discours sur la télévision (comme celui sur les jeux vidéo, à la mode au tournant du XXIe siècle) ne plaît qu’à ceux qui ne sont jamais contents de ce que nous sommes – c’est-à-dire de ce que les autres sont.

Personnellement, je crois plutôt que la télé, comme tous les récits que nous nous racontons, en dit plus sur ce que nous sommes et ce que nous voulons, qu’elle ne façonne véritablement ce que nous devenons. Disons la chose ainsi : sa charge est plus descriptive que prescriptive, plus révélatrice qu’influente. Pourquoi alors ne pas voir La Pat’Patrouille comme un formidable appel d’air, comme l’expression d’une volonté de légèreté et de détachement face à toutes ces obsessions petites (dans tous les sens du terme) qui nous lestent et nous font nous comporter, véritablement, comme des enfants?

Cela dit, si je me trompe et que la télévision façonne effectivement qui nous sommes, il n’y a pas à s’inquiéter : la génération Pat’Patrouille, celle de mes enfants, sera proprement invincible.