La visite

1 février 2016

Par Fanny Jane

Catégorie : Articles

Il était question que tu lui rendes visite. Une visite subite et impromptue, mais, après tout, c’était bien le jour de son anniversaire. Nous en discutions, et les souvenirs se succédaient avec une telle vigueur qu’ils s’enlaçaient au présent pour créer une ambiance intemporelle, un sentiment d’élévation qui nous tenait en suspension et nous permettait de contempler la réalité sans la ressentir. Des souvenirs, comme celui des seules larmes que j’ai vu couler le long de tes joues, de la constatation que même les âmes les plus fortes finissent un jour par s’écrouler. Ce souvenir, c’est mon souvenir de toi quelques jours après sa mort, devant son cercueil, mais le jour de la visite en question, c’était l’anniversaire de sa naissance, et tu es partie la rejoindre.

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, et ça fait 603 jours que tu es partie, 603 jours sans entendre ta voix, toucher la douceur de ta peau; 603 jours moins un jour, en fait, celui où ton parfum a empli la pièce sans explication. Donc aujourd’hui, ça fait 602 jours que je vis sans toi, qui comprenais mon indignation et mon entêtement et partageais ma joie de vivre qui se manifestent tous parfois simultanément, parfois en montagnes russes, parfois dans le calme. Tantôt dans l’épuisement.

Épuisée par le poids qui pèse sur mes épaules, esseulées sans les tiennes. Poids d’une pression suffocante exercée sur le bonheur sans attentes des uns par la société assoiffée du vide d’une vie qui n’est que finalités des autres. Société qui s’affole à la vue de ceux qui s’abreuvent à la source des rêves et collectionnent les satisfactions intangibles et qui se plaît à les rudoyer du revers de la main.

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, et le seul vœu que je soufflerai sera que tu me rendes visite. Que tu ne craignes pas de m’apeurer par ta présence, qui saurait, peu importe sa forme, dissiper la sensation de néant, d’infini au bord du précipice qui m’incite à fuir. Qui saurait faire revivre les jours déjà lointains où la beauté du monde n’arrivait pas à m’éblouir au point où je devais m’en détourner ni à me rendre aveugle à force de l’éviter en lévitant dans un marasme grotesque. Faire revivre les jours presque oubliés où la joie était soutenable et non synonyme fourbe et insidieux de toute bonne chose a une fin.