Le cabinet de Barbe-Bleue

10 octobre 2019

Par Thomas

Catégorie : Articles

Une analyse pessimiste

« Toutes les femmes qui l’avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n’en commanda point de nouvelles. − Les femmes réapparurent. »
Rimbaud, Conte

Tout le monde connaît l’histoire de Barbe-Bleue.

(C’est une blague. Vous avez oublié, je sais. N’allez pas sur Wikipédia, je vais vous faire un résumé.)

C’est l’histoire d’un homme riche, mais dont la barbe est bleue, ce qui le rend repoussant. Par métonymie, on l’appelle donc Barbe-Bleue. Si on sait que Barbe-Bleue a déjà eu plusieurs épouses, personne ne sait ce qu’elles sont devenues. Manifestement, il s’agit d’un passionné du mariage : il propose sans cesse aux femmes qu’il croise de l’épouser, mais elles refusent toutes, effrayées par son apparence et sa réputation. Un bon jour, l’une d’elles accepte, vraisemblablement séduite par la richesse du barbu.

Un autre jour pas moins bon, le nouveau mari annonce à sa femme qu’il doit partir en voyage. Il lui confie un trousseau de clefs ouvrant toutes les portes du château, mais il mentionne un cabinet où il lui interdit formellement d’entrer. Comment résister? Curieuse, elle entre dans la pièce et y découvre tous les cadavres des précédentes épouses accrochés au mur.

(Oui, c’est une histoire épouvantable, un conte pas-de-fées, absolument pas convenable pour les enfants.)

Barbe-Bleue revient inopinément et découvre la trahison de sa femme. Furieux, il s’apprête à l’égorger elle aussi (une autre de ses manies). Mais elle arrive à gagner du temps, parce qu’elle sait que ses frères doivent lui rendre visite ce jour-là. À la dernière minute, lesdits frères surgissent enfin et tuent le monstre.

Rideau.

Généralement, on fait de ce conte une analyse morale, voire historique, sur la violence conjugale, mais, que je sache, on n’en fait pas d’analyse psychologique ou sémiologique. Pourquoi? Moi, je suis comme tout le monde : j’ai mes petites marottes que je ne perds jamais de vue et que j’impose à tous ceux que je croise. Les contes ont beau être simples, ils sont révélateurs, comme le sont toutes les histoires qu’on se raconte, a fortiori si on se les raconte depuis des siècles.

Petit saut : dans Malaise dans la civilisation, Freud aborde la question du progrès, à la lumière de la sempiternelle dualité humaine entre corps et esprit. Les humains sont des animaux dominés comme les autres par leurs pulsions (violentes et sexuelles), mais ils sont des animaux capables de s’organiser selon un modèle social qui leur impose de contenir leurs pulsions pour faire régner la paix sociale. Tout le monde peut voir l’avantage de la moralité; tout le monde raffole de ne pas se faire violer et tuer. Mais cette contrainte a un coût, nous dit Freud : satisfait des gains permis par l’organisation sociale, l’humain n’en est pas moins frustré, condamné à toujours se battre contre ses envies. L’humain « civilisé » est intrinsèquement déséquilibré, tendu entre ce que son corps veut et ce que son esprit lui dicte – c’est le malaise du titre.

Ainsi, nous cherchons perpétuellement appui comme quelqu’un qui s’apprête à tomber. En fait, nous pourrions avancer que notre société entière est constituée des appuis que nous inventons pour continuellement maintenir notre équilibre : des produits, des activités, des philosophies, des relations. C’est grosso modo ce que Freud appelle la sublimation : une manière de contenter nos pulsions en leur donnant à ronger autre chose que leur objet naturel. C’est ainsi, si l’on veut, qu’on remplace le meurtre par le commerce.

Mais qu’en est-il de Barbe-Bleue dans tout cela, me demanderez-vous. Il n’a pas l’air de trop contenir ses pulsions, le petit coquin.

On peut en effet difficilement s’imaginer moins moral barbu. Mais c’est un conte. Le cabinet de Barbe-Bleue, avec tous ses cadavres accrochés comme des manteaux, c’est un symbole. Celui, peut-être, de toutes les pulsions auxquelles notre surmoi ne permet pas d’accéder à notre conscience. Je ne veux pas dire que nous portons tous en nous des dizaines de meurtres en puissance. Je parle plutôt de toutes les petites saillies d’égoïsme, advenues ou non, qui ponctuent nos journées, et que, à tort ou à raison, on nous a appris à mépriser sans savoir qu’en le faisant, c’est nous-mêmes qu’on nous apprenait à mépriser. Le malaise dans la civilisation, c’est qu’on grandit en apprenant qu’il faut se battre contre soi, comme si chaque envie bleuissait notre barbe morale, comme s’il y avait au fond de nous-mêmes un puits de laideur qu’il fallait à tout prix dissimuler.

Ainsi, nous cheminons dans la vie le dos plombé par des frustrations et un mépris qu’il est toujours tentant de repousser sur les autres, qui pèsent sur notre pas et dont le poids inégal nous oriente malgré nous. Et quand nous croisons quelqu’un que nous pensons capable de nous soulager en nous aimant mieux que nous arrivons à le faire nous-mêmes; quelqu’un qui nous donne l’impression qu’il n’est plus nécessaire de se battre contre soi, nous faisons comme Barbe-Bleue : nous lui disons de ne pas regarder dans notre cabinet en même temps que notre comportement, nos silences comme nos mensonges, lui en donne la clef. Je suppose qu’il faudrait apprendre à aimer nos petits égoïsmes, nos petites paresses et nos petites petitesses – apprendre, pour rester dans la métaphore, à aimer notre cabinet… mais alors pourquoi se donner la peine d’en avoir un?

Je m’imagine Barbe-Bleue se disant qu’il veut arrêter de tuer ses femmes comme nous nous disons que nous voulons arrêter de nous soucier de X et Y, de réagir comme nous réagissons, d’accepter ce que nous acceptons, d’être qui nous sommes. Comme nous nous disons de cesser de rechercher dans le monde extérieur un contentement peut-être impossible; d’attendre des autres qu’ils nous donnent ce qu’ils ne peuvent pas comprendre que nous leur demandons.

Mais on m’en voudra peut-être d’affirmer que Barbe-Bleue est un homme malheureux, de faire de cette histoire sordide un conte sur la haine de soi – ou on me rapprochera d’avoir écrit un texte si triste.

On n’aura pas tort. C’est pourquoi j’ai ajouté à ce texte un sous-titre.

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