Le dernier Noël

18 décembre 2015

Par Fanny Jane

Catégorie : Articles

J’ai sept ans. Dans mon pays natal, il fait plus chaud que dans celui de mes parents et de mes grands-parents. Lorsqu’il neige, ma sœur et moi nous empressons de faire des bonhommes, si minuscules soient-ils, avant que l’après-midi ne les fasse fondre. En début de soirée, nous rentrons à la maison, le cœur insouciant et les joues éclatantes. Notre mère nous assoit, nous dit qu’elle doit nous parler, qu’elle et notre père se séparent et que nous irons vivre toutes les trois dans son pays à elle, pays de glace et d’inconnu. Je n’ai aucune réaction; ma sœur commence à pleurer. Je ris d’elle, parce qu’elle pleure. J’ai sept ans et j’ai déjà compris la loi du plus fort.

C’est Noël. Nous sommes chez ma tante, dans sa maison au pied de la montagne. Nous sommes tous là. Ma sœur, ma mère, mon père et moi sommes déguisés en famille pour la forme et pour la dernière fois. Mon oncle aussi est déguisé. Et lorsque qu’il fait son entrée, barbu et tout de rouge, c’est moi qui pleure. C’est qu’il fout la chienne, le Père Noël, le vrai, quand tu n’y as jamais cru et qu’il débarque en chair et en os, au beau milieu de la nuit. Mais ma sœur ne rit pas. Elle a cinq ans et elle a déjà compris l’empathie et la compassion.

Fin décembre. Il fait froid. Ma sœur et moi avons le cœur gros et mangeons des clémentines, loin des jours doux, des lucioles et des mois de mars au bord de la mer. Dehors, il y a toute la neige du monde, mais il fait beaucoup trop froid pour les bonhommes et les anges. Le téléphone sonne. Ma mère décroche, écoute, puis raccroche. Elle nous assoit, nous dit qu’elle doit nous parler, que le père de notre père est mort et que c’est sa plus jeune qui l’a trouvé au matin.

Début janvier. Nous commençons notre nouvelle vie. Nouvelle école, nouvelle langue. J’ai même un nouveau nom : « La nouvelle ». Tout le monde veut être son amie à elle, le temps qu’elle est nouvelle.

Fin janvier. Joy to the World me résonne encore dans la tête. Je n’ai que sept ans et je sais déjà que, des fois, Noël nous oublie. Mais je sais aussi que dans quelques mois nous déménagerons de nouveau, dans un appartement ensoleillé, aux rideaux de dentelle blanche et aux notes de piano, loin des mauvais souvenirs.