Les cendres

31 août 2020

Par Thomas

Catégorie : Articles

Après la mort de sa femme, un homme se remarie avec une femme vile. On ne sait pas si l’homme lui aussi est vil ou s’il a seulement mauvais jugement. L’histoire n’a pas retenu ces éléments, parce que notre récit s’est déroulé à une époque où nul homme ne pouvait être assez vil ou avoir un jugement assez mauvais pour se déshonorer; c’était une manie de femme.

L’homme a une fille, douce et gentille; la femme en a deux, tout aussi odieuses que leur mère.

La belle-mère, jalouse de sa nouvelle belle-fille, la force à s’occuper de toutes les tâches ménagères de la maisonnée et à dormir dans le grenier. Après sa journée de travail, la pauvre enfant a pour habitude de se réchauffer les pieds aux cendres de la cheminée : c’est pourquoi on l’appelle Cendrillon.

Tous ces personnages vivent dans un royaume, qui a un roi, lequel a un fils : c’est le prince, on le reconnaît tout de suite. Un jour, celui-ci – qu’en dire sinon qu’il est aussi beau que son âme est pure? – convie tous les citoyens distingués du royaume à un bal, en prévision duquel Cendrillon aide ses belles-sœurs, Javotte et Anastasie, à se préparer. Le royaume entier est en émoi; tout le monde ne parle que de ce bal. Cendrillon, elle, travaille efficacement, les larmes aux yeux, puis, impuissante, regarde partir celles qu’elle déteste sans oser leur nuire.

Une fois seule, selon l’expression consacrée, Cendrillon fond en larmes comme jamais elle ne s’était encore laissée fondre. Est-ce vraiment le bal? Cendrillon aime-t-elle beaucoup danser? Raffole-t-elle des beaux habits, des robes luxueuses, des flûtes de champagne et des orchestres de chambre? Elle n’en sait rien, mais elle ne peut plus ne plus savoir qu’elle déteste sa vie, dont l’indicible laideur est reflétée sur toutes les surfaces, concrètes comme métaphoriques, sur lesquelles s’attardent ses yeux.

Et la marraine de Cendrillon apparaît, comme si l’abondance de ces larmes était le son de cor qu’elle attendait pour venir au secours de cette armée en déroute.

Ah oui, il faut sans doute préciser que sa marraine est une fée : c’est pour ça qu’elle apparaît. Ce détail permet une espèce d’accélération scénaristique. Il faut reconnaître qu’il aurait été trop long – et peut-être en un sens encore plus invraisemblable – d’obtenir les mêmes effets par l’intervention de causes réalistes, sans magie.

Ainsi, la fée demande à Cendrillon de lui apporter une citrouille qu’elle transforme en carrosse. Puis elle transforme un rat en cocher et dix lézards en laquais. Pour finir, elle transforme les habits sales et déchirés de Cendrillon en une robe magnifique. Avant de partir, la marraine avertit Cendrillon que le sortilège prendra fin à minuit, que tout (mais quoi?) doit être réglé avant minuit. Elle répète une autre fois : minuit, tu comprends, minuit zéro zéro.

Cendrillon va donc au bal, et y va parée de toutes les marques d’une invitée de marque.

Mais je suis un narrateur incorrigiblement négligent, j’ai aussi oublié de mentionner que Cendrillon était d’une beauté incroyable, que sa qualité de vie (les haillons, la malnutrition, les mauvais traitements, les cendres – et enfin le malheur et l’indigence qui marquent tous les visages avec tellement de profondeur; qui défigure, véritablement) avait presque toujours entièrement fait oublier.

Ce soir-là, Cendrillon avait la légèreté du champagne, et peut-être aussi son effet assommant. Toute pure que fût l’âme du prince, elle n’arrivait pas entièrement à oublier les appels insistants de son corps qui apercevait cette belle ingénue – dont le charme était de surcroît multiplié par son caractère inconnu. Qui était-elle? C’est ce que tout le monde, le prince comme le roi, les belles-sœurs comme la belle-mère de Cendrillon, les laquais comme les mendiants, se demandait : qui est celle qui est plus délicieuse que tout le monde?

Quand on n’a pas de responsabilités, on peut se poser autant de questions qu’on veut et se perdre en conjectures. Mais le prince était né prince (c’est le seul chemin), et n’aimait pas le doute. Il invita donc la belle inconnue à danser.

Il la presse de questions (je passe au présent pour plonger le lecteur dans l’action). Elle ne sait pas quoi répondre, et dans un éclair de génie (je le dis sans ironie), comme si elle n’avait depuis sa naissance fait rien d’autre qu’étudier des traités sur l’art de la séduction et en avait depuis des années dépassé tout le propos, elle ne dit rien. Mais elle ne dit rien avec grâce. Je ne sais pas comment dire : elle n’est pas mal à l’aise. Elle a presque l’air de sourire ou de ne pas l’entendre. Le prince adore ça, il n’en revient pas, il n’a jamais vu ça. L’impensable finit même par se produire : il se tait. Bien sûr, il ne le fait que parce qu’il prévoit reprendre l’offensive à un moment plus opportun (il ne sait pas ce qui l’attend, il s’imagine que sa quête est déjà terminée, il ne pourrait jamais prévoir toutes les péripéties qui l’attendent : il danse).

Le prince découvre le silence pendant que Cendrillon découvre la danse : elle aime bien ça; lui un peu moins. Elle a envie de continuer. Tellement qu’elle ne voit pas filer le temps, et le premier coup de minuit sonne. Elle sent sur sa peau des frissons qui ne lui appartiennent pas : sa superbe tenue est en train de revenir à sa nature première. Elle n’a pas de temps à perdre, elle s’extirpe de l’étreinte du prince, et s’enfuit le plus vite qu’elle le peut. Dans sa course, elle perd un soulier. À la poursuite de sa belle inconnue, le prince trouve ce soulier, mais rien d’autre. Cendrillon arrive chez elle à bout de souffle, dans ses haillons.

Le lendemain matin, alors que Cendrillon a repris ses tâches domestiques, elle écoute sa belle-mère et ses belles-sœurs discuter de la très belle inconnue qui a dansé la veille avec le prince. Cendrillon feint de ne pas s’intéresser à ce qu’on dit; elle sait qu’il paraîtrait suspect qu’elle pose des questions. Elle apprend que le prince veut retrouver la belle inconnue du bal. Plus tard dans la journée, le bruit court : il fait essayer la chausse perdue à toutes les femmes nobles du royaume. C’est le seul indice qu’il a : il l’exploite à fond.

Le lendemain, un gentilhomme se présente chez la belle-mère de Cendrillon et fait essayer le soulier à Javotte et Anastasie. Impossible pour elles de l’enfiler. Cendrillon prend son courage à deux mains, ne dit pas un mot, et profitant d’un court instant où la chaise est libre et le soulier pas encore rangé, elle s’assied et dit : mettez-le-moi. Les trois femmes éclatent d’un rire mauvais, méprisant, laid. Le gentilhomme a déjà le soulier en main, le pied est devant lui : il essaie. Le soulier va comme un gant au pied droit de Cendrillon, qui sort le soulier gauche qu’elle avait caché dans sa poche.

Elle dit : c’était moi.

Le silence est immense. La marraine apparaît (eh oui!), lui rend ses beaux habits. Personne n’a encore rien dit : la marraine procède à ses petits tours de passe-passe dans le silence, bougeant efficacement comme un employé d’expérience qui est déjà attendu chez un autre client. Le gentilhomme attend Cendrillon; il est bien clair qu’elle le suivra pour aller rejoindre le prince, qu’ils se marieront, qu’elle deviendra princesse, puis reine, puis quoi d’autre. Tout est très clair, c’est un moment intense. Cendrillon rayonne.

Ses belles-sœurs se jettent à ses pieds pour lui présenter leurs excuses. Mais comme des enfants (qu’elles sont encore à bien des égards), elles le font sans savoir pourquoi; tout entières prises par leur égoïsme, elles ne savent pas ce qu’elles ont fait de mal, elles ont simplement reconnu animalement que le vent venait de tourner, que le pouvoir avait changé de main, et qu’il fallait s’attirer les grâces que l’on pouvait espérer.

            ̵ Vous excuser? Mais de quoi?

            ̵ De notre comportement à ton égard, ô notre sœur.

            ̵ Qu’avez-vous fait de mal?

            ̵ Nous n’avons pas été gentilles avec toi.

            ̵ C’est sans doute vrai, mais ça n’a aucune importance. Vous êtes de la racaille, et je ne vois pas comment on peut reprocher à la racaille d’agir selon sa nature. En définitive, vous n’êtes pas assez importantes pour occuper mes pensées.

            ̵ … donc, tu nous pardonnes?

            ̵ Non, je fais plus que ça : je vous oublie. Unilatéralement et immédiatement. Je vais partir d’ici, et je ne reviendrai jamais. Et vous vivrez seules avec votre mère insupportable qui en mon absence n’aura plus d’autres objets vers lesquels tourner sa haine d’elle-même que vous. Et vous aussi en lavant le plancher que je ne serai plus là pour récurer, vous aussi, vous vous détesterez. Et vous me détesterez aussi, comme si j’avais pu faire quoi que ce soit pour que vous soyez autre chose que ce que vous êtes – mais cette haine se perdra dans la précédente, et ça n’a aura aucune importance.

Et Cendrillon partit avec tant de légèreté qu’on aurait pu croire qu’elle avait déjà oublié qu’on l’appelait il y a encore une heure Cendrillon, et pourquoi. En l’apercevant quelques minutes plus tard qui gravissait les marches du palais royal, le prince eut soudain peur, sans savoir pourquoi – et il avait sans doute raison d’avoir peur.