Les oies malgré tout

24 avril 2017

Par François

Catégorie : Articles

Déjà, quand j’ouvris la porte, elle me fut arrachée des mains : grand-papa dut m’aider à la refermer. Le vent nous fouettait le visage. Dans la rue, des vagues de pluie traversaient la chaussée. Des arbres les houppiers se balançaient, comme des têtes de hippies au son de Jimi Hendrix.

Entrer dans l’auto relevait de l’exploit. De nouveau, la portière prise en otage par le vent. Mon grand-père démarra, et en peu de temps nous étions sur la grand-route.

Nulle âme qui vive. Les champs, encore bruns d’un hiver qui n’avait pas dit son dernier mot malgré un avril déjà avancé, étaient mortifiés, terrifiés par les éléments. Çà et là, des chênes tenaient tête aux bourrasques, géants solitaires dans leur bravoure. Le ciel, d’un gris moiré, roulait de lourds nuages maîtres des lieux qui prenaient d’assaut les misérables terriens que nous étions, hommes, bêtes et bâtiments.

De temps en temps, nouveau coup de boutoir du vent. Mon grand-père, tranquille, tenait bon, les yeux plissés contemplant la route inondée, mâchonnant un cure-dents.

Soudain, au-dessus d’un boisé décoloré, loin au-dessus, dans le ciel impossible, je vis un grand V.

Des oies sauvages. Ces oies dont le vol nous paraît si serein aux beaux jours du printemps, je pouvais à peine imaginer la force qu’il leur fallait pour percer une atmosphère aussi hostile, en plein ciel, à des milliers de mètres d’altitude. Les essuie-glace peinaient à la simple tâche de m’en laisser la vue. Et elles, nues dans le déluge glacial, gardaient avec une folle persévérance le cap sur une destination inconnue.

Mon grand-père remarqua mon regard.

– C’est beau, non? – Comment font-elles? – C’est leur vie. – Leur vie? – Leur vie.

Déjà, elles s’éloignaient de nous, fidèles à leur but, ignorant mon trouble. Je me demandais comment elles faisaient pour ne pas se déporter. Je me demandais si elles gardaient les yeux ouverts. Je me demandais ce qu’elles pouvaient bien manger pour avoir l’énergie d’affronter une telle tourmente.

Et surtout, je me demandais pourquoi elles étaient là. Pourquoi elles continuaient. Pourquoi même elles étaient parties de chez elles.

– On a de la chance, hein, nous, de ne pas être des oies? – Pourquoi? – On est protégés par la voiture… on a une maison en cas de tempête… – En es-tu si sûr? – … – Tu sais, un jour, une oie sauvage m’a parlé. – Tu me niaises! – Je lui ai demandé, je lui ai demandé pourquoi elle et ses compagnes affrontaient, comme ça, les intempéries, vaille que vaille. – Arrête! – Tu sais ce qu’elle m’a répondu? – Non? – Je lui ai demandé : « Vous allez où, comme ça? Vous ne voyez pas qu’il pleut, qu’il fait un temps terrible, que vous feriez mieux d’attendre, de rester à l’abri? » Elle m’a dit : « On y va parce qu’on y va. Parce que c’est le temps d’y aller. On y va parce que c’est là qu’on va. – Et la tempête? – La tempête, elle fait partie du monde, et nous sommes dans le monde. Vous, les humains, en temps de tempête, vous vous abritez. Vous refusez le monde. On vous a vendu l’idée que la vie devait être douillette ou ne méritait pas d’être. On vous a vendu l’idée, je ne sais pas pourquoi, qu’on ne vous aimait pas si vous vous heurtiez à des obstacles. À la première contrariété, vous vous plaignez, vous revendiquez, vous détruisez ou vous vous effacez. Ce n’est pas comme ça qu’on a été mis sur terre, ni nous, ni vous. Une oie doit migrer quand c’est le temps de migrer. On ne décide pas quand, on ne décide même pas qu’on doive migrer. On migre parce qu’on est des oies. Et les vents contraires, eh bien, ils ne changent rien à ce que nous sommes. Le ciel est là pour se déchaîner en son temps; nous sommes là pour migrer en notre temps. »

Après ces mots terribles, mon grand-père se tut. Un long silence suivit, ponctué du soufflement des rafales poussant sur la carrosserie, du tambourin des gouttes sur le pare-brise et du bégaiement mécanique des essuie-glace.

Silence radio. J’aurais voulu qu’il m’explique. Mais il mâchait obstinément son cure-dent, me laissant seul, m’obligeant à comprendre par moi-même. Je voulais bien croire à la sagesse des oies, mais je me disais qu’un être humain était quand même, peut-être, plus qu’une oie.

Dans mes cours de philo, quand j’ai appris que l’homme avait été doté du libre arbitre, je me suis dit que c’était sans doute ça, que nous avions de plus qu’elles : nous, on peut choisir. Les oies, elles n’ont que l’instinct. C’est pour ça, elles, qu’elles avancent coûte que coûte.

Et chaque fois que je voyais quelqu’un se plaindre, je repensais à mes oies. Et si ce qu’on avait de plus qu’elles, ce n’est pas de pouvoir bâtir des maisons, mais de pouvoir affronter les intempéries, non par instinct, mais sciemment? Et si le libre arbitre était là, non pas pour nous soustraire aux desseins fonciers de l’existence, mais pour nous donner la chance d’y consentir librement?

Cinquante ans plus tard, tu es assise à côté de moi, ma petite-fille, tu observes candidement les oies blanches de l’automne, et toujours, je me pose la question : « Auras-tu dans ta vie, trouverai-je un jour, la sagesse et la force des oies? »