Maîtriser la langue, ça veut dire quoi?

29 avril 2020

Par François

Catégorie : Articles

Quand vous commencez une phrase, êtes-vous capable de la finir? 


Avec ma manie du mot juste et mon amour de la langue classique, je risque parfois de passer pour un puriste.

En même temps, dans mon milieu – celui de la traduction –, je constate que je fais preuve d’une ouverture plus grande que la plupart des gens. Les deux guides de traduction que j’ai rédigés servent au moins pour moitié à rétablir des mots honnis chez les traducteurs, de même qu’une bonne partie de mes cours de formation permanente. Je n’éprouve pas la même « allergie » à certains mots que beaucoup de mes collègues. J’ai toujours laissé respirer la langue : c’est pour moi naturel.

Niveler par le bas

Il y a toutefois une chose à laquelle je suis allergique, et c’est la tendance à vouloir niveler la langue par le bas. Sous prétexte que la moitié de la population serait analphabète fonctionnelle, on cherche aujourd’hui à appauvrir le vocabulaire commun. Certaines organisations utilisent même aveuglément des logiciels censés mesurer bêtement la « lisibilité », notamment en édictant un plafond pour le nombre de mots par phrase, ce qui est d’un simplisme à se péter la tête sur les murs.

Parallèlement, les pouvoirs publics ont comme obsession d’augmenter les taux de diplomation et de limiter tout sentiment d’inadéquation chez les élèves. Il en résulte qu’on choisit soigneusement les lectures scolaires et les critères de correction pour s’assurer qu’un maximum de jeunes « passent ».

Tout cela s’inscrit dans un discours globalement anti-élitiste. Il y a même des voix qui s’élèvent pour prétendre que l’orthographe et la grammaire seraient de viles inventions des classes dominantes pour accentuer les clivages sociaux.

L’éloquence de Jos Bleau

Je suis d’accord pour dire que Jos Bleau, du fond de sa Beauce natale, peut avoir autant d’éloquence avec sa cinquième année forte que bien des tribuns, même s’il utilise des mots et des prononciations archaïques, voire des anglicismes : ce que j’appelle « maîtriser la langue » ne se base pas sur une vision strictement normative de la langue.

Ainsi, quand je dénonce les dangers du discours anti-élitiste, je ne défends pas une langue « pure et immuable » que je chercherais stupidement à préserver contre une évolution inéluctable. Je parle de maîtriser la langue dans le sens d’être capable d’exprimer clairement et aisément sa pensée, tout simplement.

Car on dirait que dans la foulée, on a oublié que la langue, évolution ou pas, nécessite un travail. Ça peut choquer certains, mais c’est comme ça.

Un exemple concret

Vendredi dernier, l’animateur de Midi Info a demandé à une microbiologiste infectiologue ce qu’était l’« immunité collective ». Voici la réponse :

L’immunité collective, c’est le pourcentage ou la proportion de gens dans une population qui ont besoin d’avoir été protégés contre la maladie, soit par la vaccination ou par une infection naturelle et qui, à ce moment-là, servent de… de… de bloc de… de rempart, en fait, entre deux personnes potentiellement susceptibles, et donc pour la covid, on a l’impression qu’on a besoin d’avoir autour de 60 à 70 % de la population, dans une communauté, qui… qui l’a… qui l’ait faite.

Je ne relèverai pas toutes les maladresses de cette phrase, mais on peut tout de même en signaler trois :

  • L’immunité collective est un pourcentage;
  • Elle sert de rempart « entre deux personnes potentiellement susceptibles » (de quoi? le cerveau de l’auditeur suppléera);
  • Quand au mot « faite », à la fin, je ne sais absolument pas à quoi il fait référence. C’était un simple bouchon pour clore la phrase.

Je ne veux pas jeter la pierre à cette personne, car je sais qu’il est difficile de s’exprimer oralement et spontanément. Mais justement. C’est ce que je veux dire : s’exprimer clairement, cela demande du travail. Cela demande surtout qu’on prenne la langue au sérieux.

On voit ici que « maîtriser la langue », c’est bien plus que de maîtriser un code élitiste et arbitraire. C’est prendre les moyens d’être compris. Je le répète : je ne me pose pas ici nécessairement dans une logique normative. Cette personne aurait dit que l’épidémie a « impacté » une bonne partie de la population, et je n’aurais pas bronché, car même si ce mot est critiqué par d’aucuns, le sens aurait été clair, et puis, mon Dieu, le français peut bien s’enrichir de nouveaux mots. Là n’est pas le problème.

J’irais même jusqu’à dire qu’un animateur de Radio X qui utilise une trâlée d’anglicismes et de « sala pas d’allure » pourrait très bien mieux « maîtriser la langue » qu’une titulaire de doctorat, pour peu que ses mots soient justes, ses phrases complètes et son message clair. Commencez-vous à comprendre?

Ça vient d’où, cette langue bancale?

Je le répète, je ne veux pas ridiculiser cette personne en particulier. Je prends seulement cet exemple pour 1) illustrer ce que j’entends par « maîtriser la langue »; 2) nous amener à nous interroger sur les causes de cette carence. (En passant, j’aurais pu simplement citer Justin Trudeau, mais cela aurait été trop facile. J’ai ma fierté.)

J’écoute régulièrement des émissions françaises (de France), et je peux vous dire que ce genre d’approximation, là-bas, est extrêmement rare. Je sais que les Français aussi se plaignent que « le niveau baisse », mais je peux tout de même affirmer que sur les ondes, outre Atlantique, les gens sont capables de finir les phrases qu’ils commencent. Surtout les diplômés universitaires.

Je sais que bien des gens seront choqués de m’entendre dire que les Français maîtrisent mieux la langue que nous. En fait, je n’oserais pas dire exactement cela, car ce genre d’énoncé nécessiterait mille nuances et mises en contexte. Si je fais cette comparaison, c’est juste parce qu’elle me permet de constater que parler en faisant des phrases qui se tiennent, c’est possible. Je n’ai aucun doute que les Québécois peuvent le faire aussi bien que les Français. Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas de savoir qui est le meilleur, c’est de comprendre pourquoi on entend des choses comme ça à Radio-Canada.

À mon avis, les causes sont assez simples. Comme je disais plus haut, il faut d’abord accepter que maîtriser la langue demande un certain travail. On leurre les gens en les laissant croire qu’ils peuvent parler « comme ça vient » et que tout sera correct. Il y a des gens, oui, qui ont une certaine aisance naturelle avec la langue; grand bien leur fasse. Mais pour la plupart d’entre nous, la langue demande un travail, et il n’y a aucun scandale là-dedans. Pas plus que si je vous dis qu’il faut un certain travail pour apprendre la guitare ou pour garder sa forme cardiovasculaire. Pourquoi est-ce que dans ces sphères d’activité, le travail est valorisé, alors que dans le domaine de la langue, on crie à l’injustice dès qu’il faut faire des efforts?

Comment combattre l’analphabétisme fonctionnel?

Pour maîtriser une langue, il n’y a pas 36 moyens : il faut 1) être exposé à une langue correcte; et 2) faire un travail conscient sur sa langue. Cette démarche appartient à l’école, mais pas seulement. Elle appartient à toute une collectivité, qui se doit de cultiver et valoriser sa langue. Et surtout, surtout, elle appartient à une élite universitaire et sociocommunautaire qui, au lieu de rentrer dans la tête des gens que tout effort qu’on leur demande se confond avec une forme de tyrannie, ferait mieux d’encourager ces efforts pour favoriser la maîtrise de la langue.

Autrement dit, au lieu d’avoir peur des mots et de les cacher, il faut les donner aux gens, pour qu’ils puissent se les approprier, et qu’ils puissent s’exprimer clairement, et avoir du plaisir et de l’aisance à le faire. Et il faut les accompagner là-dedans, pas les décourager.

C’est comme ça qu’on combattra l’analphabétisme – fonctionnel ou non – et pas autrement.