« Malodorante, ça veut dire que ça PUE! »

24 janvier 2017

Par François

Catégorie : Articles

C’est ce que m’a lancé, sur un ton inénarrable, ma petite-fille de trois ans et demi pendant que je lui lisais une histoire. C’était l’histoire de deux enfants faisant une course dans un sentier forestier. On venait de tomber sur la phrase suivante : « Gribouille évite une maman moufette malodorante. »

Pour tout dire, c’est moi qui lui avais expliqué que « malodorante, ça veut dire que ça pue! », en lui lisant la même histoire… un mois plus tôt. Elle s’en souvenait, et avait pris plaisir, spontanément, à répéter ce mot et à me le définir.

J’ai alors pensé à cet article que j’avais écrit l’an dernier pour déplorer l’entreprise de « simplification de la langue » dans les livres jeunesse. Chez Edgar, nous avons d’ailleurs vécu une triste expérience à cet égard il y a quelque temps : le client, préoccupé par la simplification de la langue – il s’agissait aussi d’un conte pour enfants –, nous avait « choppé » le texte, évacuant tout ce qui, selon lui, ne rentrait pas dans le vocabulaire supposé du public cible.

Soyons clair : les traducteurs et réviseurs d’Edgar ne sont pas des cons. Leur texte ne parlait pas de consubstantialité ni d’hétérodoxie. Mais, oui, il comportait des mots images, des mots précis, des mots ludiques. Comme cette petite phrase de mon livre, « Gribouille évite une maman moufette malodorante », manifestement écrite pour le plaisir de l’allitération.

Ce joli mot, malodorant, il ne sait pas à quel point il l’a échappé belle. Il aurait suffi qu’un éditeur bien-pensant, un réviseur endoctriné, un décideur borné, du haut de leur sapience, jugent que ce mot était « trop compliqué » pour un enfant, et le remplacent par « puante ». Exeunt l’allitération et le ludisme lexical. Je vois d’ici les technocrates sans âme (ils ne sont pas tous dans la fonction publique), niveleurs par le bas, poser la question : « Pourquoi utiliser malodorante, si on a déjà puante? »

C’est vrai. On n’a peut-être pas vraiment besoin de malodorante. Mais posons la question à l’envers : pourquoi le censurer quand un auteur l’utilise? Vous croyez vraiment qu’un enfant est incapable d’apprendre un nouveau mot? Les enfants apprennent des mots tous les jours : autrement, comment apprendraient-ils à parler? Et vous, qui êtes-vous pour décider qu’ils peuvent être exposés à tel mot et non à tel autre?

D’ailleurs, à quel âge cesse-t-on d’apprendre des mots? Car cette manie qui consiste à protéger les gens contre les vocables qu’ils ne connaissent peut-être pas, elle ne vise pas seulement les enfants : elle sévit aussi contre les adultes. Partout, aujourd’hui, se multiplient les guides de « simplification de la langue ». C’est dans l’un d’eux que j’ai appris, notamment, qu’on recommandait aux fonctionnaires français d’éviter le mot exigible. Pardon? Le mot exigible serait incompréhensible de nos concitoyens? Dans ce cas, pourquoi chercher à communiquer avec eux tout court? Il faut qu’ils soient bien tarés! Et c’est à ces gens que vous demandez de remplir leur propre déclaration de revenus?

L’argument sacro-saint, c’est le taux d’« analphabétisme fonctionnel », qu’on nous assène comme une massue. En gros, le tiers des Québécois ne savent pas lire; c’est en tout cas ce qu’on prétend. (D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours l’impression que ceux qui balancent ce chiffre éprouvent une certaine jouissance à le faire.) Or la solution préconisée n’est pas de leur apprendre les mots qu’ils ne connaissent pas : c’est d’éliminer ces mots de la place publique!

Comprenez-moi bien : je suis pour la simplification. Mais dans le sens de « clarification », pas dans le sens d’« abrutissement ». Comme réviseur, j’emploie le plus clair de mon temps à simplifier des textes pour en faire ressortir le message. Et avant de parler de ceux qui ne savent pas lire, je suis entièrement d’accord pour dire que bien des gens ne savent pas écrire, et qu’il y a lieu d’enseigner aux rédacteurs de ce monde – fonctionnaires, gestionnaires, spécialistes, techniciens et communicateurs de tout poil… même les traducteurs! – comment écrire des textes clairs et concis. Sauf que comme bien souvent, un but noble est ici récupéré par des maniaques, des doctrinaires, des sectaires à courte vue qui transforment une entreprise d’assainissement en saccage. On appelle Elliott Ness, c’est Attila qui débarque.

Tous les mots de la langue française, vous m’entendez? tous les mots de la langue française méritent d’être préservés, utilisés et diffusés. Après, c’est une question de contexte.

Le but ne doit jamais être d’appauvrir le vocabulaire : il doit être de l’enrichir. Et je parle ici non seulement des enseignants, mais aussi de l’État, des parents, des animateurs de radio-télévision, des journalistes et rédacteurs divers, de toute une société qui doit se liguer dans ce projet, car multiplier les mots, c’est semer des idées, c’est ouvrir les esprits, et c’est aussi fournir des outils d’expression. On ne peut pas se plaindre d’un Brexit et de l’élection d’un Trump causés par l’ignorance des masses et en même temps préconiser le maintien des moins instruits dans l’indigence intellectuelle.

L’histoire que je lisais à ma petite-fille était signée par une kinésiologue. Un genre de livre de propagande, il faut bien le dire : manifestement, il avait été écrit non pas tant pour divertir les enfants que pour prôner l’activité physique. Je n’ai rien, évidemment, contre l’activité physique, mais je suis de plus en plus perplexe devant l’obsession de notre époque pour cette dimension de notre existence. Être en forme, c’est merveilleux, mais n’y a-t-il pas une marge entre être en forme et courir le marathon? Encore une fois, je n’ai rien contre les marathoniens qui se multiplient autour de nous : je m’interroge sur l’avenir d’un monde où, d’une part, devant des citoyens qui disent « pas capable de courir », on répond : « Allez, un petit effort, tu verras, tu es capable et ça te fera du bien » et, d’autre part, devant des citoyens qui disent « pas capable de lire », on répond : « T’as raison, on va t’enlever des mots. »