Merci, André Gagnon (1936-2020)

4 décembre 2020

Par François

Catégorie : Articles

Quand j’étais jeune adolescent, il y avait deux compositeurs québécois dans mon univers musical : André Gagnon et François Dompierre. Mon tempérament tranché, typique de cette étape de la vie, y voyait deux figures diamétralement opposées : regardant de haut le premier, je portais aux nues le second.

Je ne me lassais pas d’écouter le premier disque de François Dompierre, celui dit de la « borne-fontaine » – et de lire la pochette, ne serait-ce que pour me laisser emporter par la liste des instruments de musique. Au sortir du conservatoire, ce compositeur encore inconnu s’était payé le luxe d’un orchestre magistral, convoquant tous les instruments imaginables, de la cithare aux grandes orgues en passant par les ondes Martenot et la basse électrique. Ses pièces oscillaient, dans une amplitude vertigineuse, entre l’exotique Vent d’est et l’excentrique Vent d’ouest, outre la diabolique Chasse-galerie. Dompierre était génial, il n’y avait pas d’autre mot.

À côté de cela, ma mère écoutait André Gagnon. Une musique que je jugeais sans intérêt. Ma jeune tête d’intellectuel féru de techniques compositionnelles n’y trouvait aucun mystère : enchaînements d’accords prévisibles, contrastes peu convaincants, rythmes convenus, timbres mièvres.

Dans l’arrogance de la jeunesse, je suis allé jusqu’à composer un morceau de piano « à la André Gagnon » pour prouver à ma mère à quel point c’était facile. (Jamais je n’aurais eu la témérité de tenter un pastiche de Dompierre.)

Puis les années ont passé, et j’ai oublié André Gagnon.

Le temps de muer

Je l’ai redécouvert je ne saurais dire quand exactement, mais, disons, une génération plus tard. Une génération : le temps de muer. En 2014, il a remporté un Félix pour ses Lettres de madame Roy à sa fille Gabrielle. Cette année-là, j’avais téléchargé la musique de tous les lauréats et, dans la foulée, cet album dont je n’avais jamais entendu parler. Et dès la première écoute, j’ai eu les larmes aux yeux.

Depuis, j’ai téléchargé tout ce que j’ai (re)trouvé de lui. Je me dois de signaler ici ses deux suites baroques sur des airs de la Bolduc, uniques en leur genre, et son Petit concerto pour Carignan et orchestre, que je ne détestais déjà pas à l’époque. Et je trouve qu’on ne joue pas assez ces joyaux de notre patrimoine. Mais j’écoute aussi avec un plaisir ineffable des pièces sur lesquelles je levais le nez autrefois, et c’est dans sa « musique du cœur » que la transformation de ma perception est la plus remarquable. Ses deux albums de Noël, en particulier, figurent parmi mes préférés (et j’en connais, des albums de Noël) : aucune autre musique ne me fait autant plonger dans la sérénité de cette période précieuse de l’année. J’ai été habité et apaisé des journées entières par l’humble Ronde des bergers.

Pourquoi cette métamorphose? Sa musique n’a pas changé; c’est donc moi.

Chopin vs Bach

Pour revenir à mon adolescence, je me souviens qu’à cette époque, mon amie Marie-Claude était une fan finie de Chopin, auquel j’opposais Bach. Tout est là : le cœur versus la construction mentale.

Tout comme j’ai raconté, dans un autre billet, comment il m’a fallu du temps dans ma vie pour apprécier les fleurs et le chant des oiseaux, il m’a fallu mûrir pour vibrer à la musique d’André Gagnon.

Certes, André Gagnon, ce n’est pas l’exubérance intellectuelle de certains autres compositeurs. Certes, je trouve toujours qu’on est loin de Dompierre. Mais pas loin derrière, ni loin en dessous. Loin ailleurs. Pas Bach, pas Richard Strauss : Chopin, Mozart. André Gagnon, tout simplement, exprime une autre dimension du monde. Une autre richesse. La douceur, la sensibilité, la candeur, la beauté épurée.

Et Dieu qu’on a besoin de ça à notre époque. En tout cas, moi, j’en ai besoin à notre époque.

Aujourd’hui, je tiens à m’excuser humblement auprès de l’esprit d’André Gagnon pour l’arrogance de ma jeunesse; plus exactement, je tiens à confesser ma surdité de l’époque, et parvenu à la mi-cinquantaine, je veux le remercier de nous avoir fait cadeau d’un coin de paradis qui lui survivra à jamais et auquel je compte continuer d’abreuver longtemps mon âme.