Modeste contribution à la géosémantique de l’Internet : le cas based in

18 août 2020

Par Thomas

Catégorie : Articles

Si vous avez régulièrement fréquenté les eaux d’Internet dans les dernières années, vous savez sans doute qu’au XXIe siècle, on ne se contente plus de vulgairement habiter dans une ville comme n’importe quel insignifiant quidam – on y est based in.

Cette distinction est à placer sur l’échelle sur laquelle s’opposent déjà « habiter Ville-XYZ » (transitif direct) et « habiter à Ville-XYZ » (transitif indirect). Habiter une ville plutôt que d’y habiter, c’est être un habitant plus consciencieux; il s’agit d’une activité constante, demandant des efforts sans cesse renouvelés, semblables à ceux qu’un colibri déploie inlassablement pour rester sur place.

Au contraire, quand on est based in une ville, c’est qu’on ne l’habite jamais totalement, comme une armée en perpétuelle campagne. Cette ville n’est qu’un tremplin vers d’autres destinations, un pied-à-terre où laver ses vêtements et vérifier son courrier avant de repartir à l’aventure — une ponctuation seulement plus fréquente que les autres dans le récit de notre vie.

D’un point de vue traductologique, ce n’est pas inintéressant.

Quand on a le bon goût d’éviter la traduction littérale « basé à », peu naturelle, on contourne souvent le problème : l’expression est souvent aplanie en traduction vers le français, rendue par un simple « à » ou un médiocre « de ». Ainsi, un freelance photographer based in New York a bien des chances d’être pour les francophones un photographe pigiste vivant à New York ou, pire, de New York – et pourquoi pas tout simplement un photographe new-yorkais? Cette simplicité n’est pas sans vertu : on comprend qu’une ville, même isolée, même fortifiée, même sous-marine, n’est pas une prison. Tout new-yorkais qu’il soit, un photographe a toujours le droit de voyager (sauf en temps de pandémie, bien sûr). Sémantiquement, donc, on peut sans trop se forcer prétendre qu’il n’y a pas de perte.

Mais la sémantique n’est pas tout : il y a encore la connotation, la seconde étant à la première ce que l’interprétation est à la partition. C’est une chose pour un mot de signifier quelque chose, mais qu’évoque-t-il dans la tête de ceux qui l’entendent et le lisent? Notre photographe based in New York, on ne se l’imagine pas repoussant et mal habillé, se rendant dans une vieille voiture beige prendre des photos sans âme d’insignifiants produits industriels tristounets dans une banlieue éloignée. Que ferait ce minable d’un camp de base à New York? Il s’en servirait comme tremplin pour aller où?

Non, notre photographe est jeune, il est beau, il est élégant. Tourne autour de lui, tels les électrons de l’atome, une nuée sémiologique qui se répand immédiatement dans notre esprit comme une fragrance à la simple mention de ce sésame moderne, « based in New York » : latté pour emporter, bras aussi tatoués que son passeport, ordinateur métallique à la pomme luminescente, compte Instagram léché, copains jeunes et beaux, vélo minimaliste, petite tuque retroussée au-dessus des oreilles, barbe sophistiquée, lunettes soleil même sans soleil.

Dit-on tout cela quand on dit qu’il est de New York? J’ai peur que non.

Est-ce à dire que l’anglais est plus aventureux, le français plus prosaïque? Ce serait bien sûr aller trop loin, entre autres parce que based in, ce n’est pas vraiment de l’anglais : c’est surtout de l’Internet, voire du réseau-social (qui est de l’Internet tardif, de deuxième vague). Et l’Internet, oui, est une langue du merveilleux, qui sait prendre son envol et se détacher de la réalité en n’en retenant que ce qui arrange la fiction qui l’alimente. Or, l’un des pans de la fiction réseau-sociale les plus essentiels, c’est le voyage. Dans cet esprit – celui qui caractérise le monde mondialisé dans lequel notre intemporel désir de singularité utilise la planète comme terrain de jeu pour engendrer toujours plus de conformité, dont on peut découvrir les mille visages en débarquant dans mille aéroports identiques – dans cet esprit qui fait du voyage une manière d’être, based in revêt non pas seulement tout son sens, mais il brille de tous ses feux connotatifs.

Bien sûr, based in existait dans la langue anglaise bien avant les réseaux sociaux, mais je crois (je ne peux pas dire que je le sais) qu’il avait un usage plus restreint. On l’utilisait sans doute pour parler des entreprises présentes dans de nombreux lieux, mais qui conservaient quand même un siège social, un centre névralgique – quelque chose comme une base au sens militaire du terme. Peut-être utilisait-on aussi based in pour parler de certains individus qui menaient effectivement une vie si agitée que leur ville de résidence ne pouvait être considérée que comme le lieu d’une pause entre différentes aventures. Le sens et la connotation, bien sûr, ne sont pas créés ex nihilo. Il en va de même pour toutes les modes : nées dans la marginalité, elles sont récupérées par la majorité, qui veut paraître marginale, c’est-à-dire précieuse. Ainsi, les exceptionnels aventuriers d’hier sont devenus aujourd’hui des références banales.

Tout cela, peut-être, pour dire que le monde change, et que le langage, qui en est le reflet, suit, bien logiquement. Il n’en reste pas moins que cette expression pose un problème de traduction. Pour le résoudre, c’est comme toujours : il faut juger du contexte et de l’intention. Il reste bien des textes terre-à-terre dans lesquels l’apparition de la langue réseau-sociale est accessoire : on pourra alors se contenter d’un « de ».

Pour les autres textes, qui s’inscrivent dans le registre du merveilleux, voici quelques pistes de traduction plus audacieuses pour décrire le lieu de résidence d’une personne based in New York :

  • Surtout New York.
  • La planète (à partir de New York).
  • Le moment présent, NY.