On reste calme et on traduit?

8 août 2018

Par François

Catégorie : Articles

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Bien des gens croient que ce qui est difficile, en traduction, c’est les textes spécialisés : contrats, devis techniques… Ce genre de texte demande effectivement des compétences hors du commun, mais ce qu’il y a de passionnant et mystérieux, dans notre domaine, c’est que les choses qui paraissent les plus banales sont souvent les plus difficiles à traduire.

Je pense à des mots hyper-simples, comme people, ou food. Si, si! Pas plus tard qu’hier, je tombe sur cette phrase, où l’on parlait des ressemblances entre deux personnes mariées : They like similar food. Le traducteur avait écrit : Ils aiment les mêmes aliments. Moi, tout de suite en voyant food, je savais bien qu’on ne s’en sort pas si facilement avec ce mot. Vous diriez ça spontanément, vous, de vos parents : « Ils aiment les mêmes aliments »? Mais ce n’est pas tout, une fois qu’on constate que ça ne marche pas, encore faut-il régler le problème. « Ils aiment la même nourriture? les mêmes denrées? les mêmes victuailles? les mêmes mets? les mêmes plats? » Les Français, ce ne sont pas les mots qui leur manquent pour parler de bouffe (tiens, un autre équivalent… mais qui ne marche pas ici non plus…), mais bizarrement, le mot food, en tant que tel, se transpose souvent mal dans leur langue.

Finalement, j’ai opté pour une reformulation : Ils ont les mêmes goûts culinaires. Ça ne couvre pas tout, vous me direz, mais ça sonne pas mal, et dans mon cas, ça fonctionnait. D’autres fois, il faudra trouver autre chose (peut-être Ils ont les mêmes goûts en cuisine ou, si le contexte est clair, Ils ont les mêmes goûts tout court.)

Ces transformations n’ont-elles pas quelque chose d’alchimique?

Le même jour, je tombe sur un cas encore plus passionnant. Le Portail linguistique du Canada tweete un message invitant les intéressés à écrire pour son blogue. Pour ce faire, il utilise la bonne vieille formule britannique Keep Calm and…, qui devient pour le coup Keep Calm and Blog. Ah! Ah! me direz-vous, tout le monde connaît ça, ça se traduira tout seul! De fait, on n’a pas besoin ici de faire appel à un traducteur juridique ou médicolégal, mais cette petite formule n’en recèle pas moins une difficulté insoupçonnée. En l’occurrence, la version française avait abouti à ceci : Restez calme et bloguez. Traduction littérale dont l’incongruité fait ressortir un principe trop souvent ignoré par les traducteurs : l’impératif, à la deuxième personne du pluriel, est plus agressant en français qu’en anglais.

J’ai déjà exposé cette idée dans Le traducteur averti. Résumons. La forme de l’impératif, en anglais, est neutre; c’est la forme canonique du verbe. Si j’écris eat, ça peut être un infinitif (to eat), un indicatif (I eat, you eat, we eat, they eat), un impératif et même un rare cas de subjonctif. En français, la forme en -ez est marquée et spécifique. Elle pointe du doigt. C’est entre autres pour cette raison, par exemple, qu’Achetez canadien est plus brutal que Buy Canadian et qu’on verra plutôt Achetons canadien.

Il y a une autre raison pour laquelle cet impératif est agressant en français : c’est que le français utilise couramment une panoplie d’autres moyens pour demander, conseiller ou ordonner aux gens de faire des choses. Par exemple, il y a :

l’infinitif : Frapper avant d’entrer;
la première personne du singulier : Je reste dans les sentiers ou Je respecte mon environnement (panneaux vus dans le Parc linéaire de la rivière Saint-Charles à Québec);
la même première personne du singulier, renforcée par redoublement : ainsi, à côté du Achetons canadien proposé plus haut, on trouve sur Internet des slogans tels que Moi, j’achète local ou Moi, j’achète en français (ne vous y trompez pas : ces verbes à l’indicatif ont une valeur d’impératif);
la forme nominale : Prière de préciser votre nom;
le on : On s’attache au Québec;
— et, nous l’avons vu, la première personne du pluriel : Achetons canadien.

Ce qui est fascinant, c’est que presque toutes ces formes sont impossibles en anglais.

— D’abord, l’infinitif : alors qu’en français, on a le choix entre cliquez ici et cliquer ici, il est évidemment impensable de voir to click here (infinitif) sur un bouton d’interface en anglais.
— Ensuite, la première personne du singulier : j’ai déjà vu un dépliant d’information sur les élections qui s’intitulait I think, I vote. Manifestement, cette formule bizarre était une traduction du français Je pense, je vote; elle n’avait rien de naturel en anglais (c’était une publication du Directeur général des élections du Québec).
— Quant à la première personne redoublée : déclarez haut et fort Me, I buy Canadian, et votre langue maternelle se verra comme le nez au milieu de la figure…
— Pour ce qui est de la forme nominale, la traduction la plus proche qu’on puisse trouver pour prière de préciser votre nom serait please specify your name, ce qui est encore et toujours un impératif (mais qui ne fait pas mal).
— Le on, quant à lui, est d’une rareté notoire en anglais. Techniquement, il correspond à one, mais ce mot dans ce sens n’est utilisé que rarement, et dans des tournures plutôt didactiques.
La première personne du pluriel est la seule de ces formes qui pourrait aussi être utilisée en anglais. Mais elle a dans cette langue un inconvénient qu’elle n’a pas en français : elle est plus longue. Qui ira écrire Let’s buy Canadian quand Buy Canadian fait parfaitement l’affaire?

Cette multiplicité de formulations couramment utilisées en français fait que les francophones ne sont pas aussi habitués que les anglophones de se faire interpeller directement. Et je ne parle pas ici des autres formules encore plus indirectes comme celles, par exemple, que les automobilistes québécois connaissent bien, du genre La route, ça se partage! (en France, on a La route se partage!) ou L’alcool au volant, ça s’arrête ici!, qui sont bel et bien des injonctions même si leur forme camoufle cette fonction. Vous ne me croyez pas? Quels seraient les équivalents anglais de ces deux messages? Les impératifs Share the road et Don’t drink and drive, bien sûr.

Imaginez que j’aie intitulé mon article Restez calme et traduisez. Ce titre aurait-il eu le même effet sur vous? Demandez-vous maintenant comment on pourrait traduire en anglais On reste calme et on traduit. Le on, c’est une impasse en anglais.

(Pour éviter tout malentendu, précisons que la deuxième personne de l’impératif reste légitime en soi, en français, pour donner des ordres ou des instructions. C’est juste que les deux langues sont constituées de telle sorte qu’il y a bien des cas où elle conviendra parfaitement en anglais alors qu’elle paraîtra maladroite ou déplacée en français. C’est au traducteur francophone d’ouvrir l’œil, et surtout, de connaître et exploiter toutes les ressources de sa langue.)

Pour revenir à notre fameux Keep Calm and Blog, j’ose croire, donc, que la plupart des francophones sentiront spontanément que Restez calmes et bloguez affiche un ton cavalier qu’on ne sent pas en anglais. Comment régler le problème? Eh bien, nous venons de voir plusieurs pistes. En l’occurrence, j’opterais pour On reste calme et on blogue, ou Restons calmes et bloguons. De un, ça passe le même message que l’anglais. Et de deux, pour des raisons qui, avouons-le, restent mystérieuses, ça reproduit l’aspect humoristique de l’anglais que la violente forme en -ez avait occise.

Sans compter que – eh oui, certains s’étonneront que je n’aie pas encore employé le mot – c’est idiomatique.


Voir aussi Défense et illustration du « on » à l'usage de la gent traductrice.