Peut-on dire « bon matin »?

3 mai 2017

Par François

Catégorie : Articles

Je vais commencer par la réponse : oui, on peut le dire. Comme on peut dire worry pas ta brain. En fait, on peut tout dire. Mais on ne peut pas dire n’importe quoi au sujet de l’expression en question. Par exemple, on ne peut pas dire que worry pas ta brain n’est pas de l’anglais, ni que les Acadiens ont inventé cette expression spontanément. On sait très bien que si les Acadiens disent cela, c’est parce qu’ils sont entourés par une mer d’anglophones. Mais ils peuvent le dire. C’est cute, c’est imagé, c’est spécifique, c’est tout ce que vous voulez. Mais vous ne me ferez pas dire que ça ne vient pas de l’anglais.

Je vous dis tout cela parce que j’ai été exposé, ces dernières semaines, au discours de la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin, l’« insolente linguiste », qui se fait un plaisir depuis quelque temps de pourfendre les pourfendeurs de « bon matin » sur diverses plates-formes. Manifestement, ses intentions sont bonnes, mais j’ai le goût aujourd’hui de nuancer un peu les opinions qu’elle diffuse avec tant d’efficacité.

La motivation première d’AMBB est de fermer le clapet aux pas de classe qui se permettent, lorsqu’ils se font souhaiter « bon matin », de répondre « dis pas ça, c’est un anglicisme » plutôt que « merci, toi aussi ». Là-dessus, je suis prêt à la suivre, et les quelques personnes au bureau qui le disent peuvent attester que je ne les ai jamais vouées aux gémonies. Parce que sincèrement, je crois qu’on peut dire ce qu’on veut dans la vie, et que « bon matin », ça part toujours d’une bonne intention.

Mais quand on me demande de dire ce que je pense de « bon matin » comme langagier, je n’ai pas le choix d’appeler un chat un chat.

« Bon matin » est-il un anglicisme?

La première question est de savoir si « bon matin » est ou non un anglicisme. Or contrairement à une expression comme « m’a tchécker ouère pour faire sûr », on ne peut pas savoir avec certitude que « bon matin » vient directement de l’anglais. Donc, je ne le sais pas. Mais je peux suivre le raisonnement suivant.

Dire que « bon matin » est un anglicisme, c’est supposer qu’une personne, un jour, avait en tête good morning, et l’a traduit mot à mot en français en disant « bon matin », au lieu de dire « bonjour » comme les francophones le font depuis des siècles1. Ou encore, qu’une personne s’est dit un jour : « C’est bizarre, en anglais, on fait la différence entre le matin, l’après-midi et le soir quand on salue les gens (good morning, good afternoon, good evening), alors qu’en français, on fait seulement la différence entre le jour et le soir (bonjour, bonsoir). Moi, je veux faire comme en anglais, donc je dis bon matin, bon! »

Dire que « bon matin » n’est pas un anglicisme, c’est supposer qu’une personne, un jour, était sur le point de dire « bonjour » à quelqu’un le matin, comme les francophones le font tous les jours depuis des siècles, mais se serait dit : « À quoi je pense, dire bonjour alors qu’on n’est pas le jour, on est le matin! Je serais bien mieux de dire bon matin. »

On conviendra que la première hypothèse, bien que non prouvable, est plus plausible. 

La différence entre une salutation et un souhait

Quand je quitte quelqu’un, j’ai l’habitude de dire « bonne journée », « bonne fin de journée », « bonne fin de soirée » ou « bonne nuit ». Quand je dis cela, j’émets un souhait à la personne. Je lui souhaite vraiment une bonne fin de journée, etc. Quand je dis « bonjour », ce n’est pas un souhait : c’est un genre de « salut », c’est une simple salutation, malgré l’origine du mot, qui exprime morphologiquement un souhait.

De même, on ne dit pas « bonne nuit » quand on rencontre quelqu’un la nuit. On dit « salut » ou « bonsoir » (ou « chut »), et je crois même que bien des gens, spontanément, diraient carrément « bonjour », justement parce que c’est une salutation.

Les gens qui tiennent à dire « bon matin » et qui rationalisent ce choix par opposition à « bonjour » confondent la salutation et le souhait. Ils tiennent à nous souhaiter spécifiquement une belle matinée (bizarrement, ils ne reviennent jamais à midi pour nous souhaiter un bon après-midi). Mais quand on rencontre quelqu’un, ce n’est pas le moment de lui souhaiter quelque chose : c’est le moment de le saluer. On ne souhaite pas « bonne chance! », « bon voyage! » ou « bon courage! » à quelqu’un qu’on vient de rencontrer : on le lui souhaite quand on le quitte. 

L’animateur ou l’animatrice qui vient vous adresser la parole avant un concert commencera par « Bonsoir » et terminera par « Bon concert ». Il serait très incongru de la voir commencer son petit mot de bienvenue par « Bon concert », et ce, même si on est à un concert.

Dans cette chronique sur la question à CKIA, AMBB cherche en introduction à ouvrir grand les portes de la liberté linguistique en saluant ainsi l’animateur : « Bon huit heures trente-six, Michaël. » C’est une façon humoristique de dire qu’on peut saluer quelqu’un en précisant le moment de la journée où l’on est, plutôt que par une simple salutation comme « bonjour » ou « salut ». Elle en rajoute en disant : « Je veux te souhaiter aussi bon mois d’octobre, et bon mardi. Mais je vas pas te souhaiter bon matin. Parce que, écoute… <ironie>faut pas souhaiter bon matin</ironie>. » Son argument est que si on a le droit de souhaiter bon mardi et bon mois d’octobre, il n’y a pas lieu d’ostraciser « bon matin » spécialement sous prétexte que ce serait un anglicisme, puisque « bon matin » s’inscrirait dans le même paradigme que les autres. Sauf que justement, personne ne dit « bon mois d’octobre » ni « bon huit heures et demi » pour saluer une personne en la rencontrant. L'argument se défait donc de lui-même.

Alors, est-ce qu’on a le douâ?

Je le répète, bien sûr qu’on a le droit. Et AMBB a bien raison de dire qu’on ne veut pas de « police de la langue » dans notre vie quotidienne. Mais la question des anglicismes au Québec est plus complexe.

Prenons ce parallèle : faire une blague sur les Noirs, en soi, ça ne fait de mal à personne (s’il n’y a pas de Noir qui l’entend et qui pourrait être blessé). C’est parce qu’on considère que la blague participe de tout un ensemble de comportements sociaux qui inclut les actes discriminatoires comme tels qu’on considère qu’il faut éviter les blagues racistes, même si un lynchage public demeure plus grave qu’une joke de mononcle. Avec la langue, c’est un peu la même chose : chaque anglicisme n’est pas un crime, mais « ce sont les gouttes d’eau qui alimentent le creux des ruisseaux ». C’est la somme des anglicismes qu’on utilise, et la lutte consciente que l’on fait contre ce phénomène, qui fera que le français s’abâtardira ou non.

Allergique à la coercition

Comme AMBB, je n’ai pas beaucoup d’attirance pour le bigotisme linguistique et pour les gens qui fonctionnent à coups d’interdits. La langue, contrairement à ce qu’on croit, ça ne se résume pas à un ensemble de règles absolues. Il faut choisir comment on parle et comment on écrit par amour pour la langue, et non par crainte du péché. Personnellement, j’aime beaucoup le mot « bonjour », qui est à mon avis un des plus beaux de la langue française (Tourisme Québec l’utilise même comme marque). Quand je dis « bonjour » à quelqu’un, j’ai l’impression de lui envoyer un bouquet de soleil.

Cela dit, le français est capable d’en prendre, des anglicismes : il en a pris beaucoup et en prendra encore beaucoup au cours des générations à venir. De ce point de vue, on aura toujours raison de dire que c’est comme no big deal, genre.

Sur ce, bonne réflexion.  

 

1 Précisons que dans le bon vieux temps, c’est-à-dire quand j’étais jeune, personne ne disait « bon matin ». Et pourtant, pour autant que je m’en souvienne, je peux attester que le matin avait déjà été inventé.