Propos subversifs sur l’accord du participe passé

22 septembre 2020

Par François

Catégorie : Articles

Depuis un certain temps, des voix s’élèvent pour réclamer une réforme de l’accord du participe passé avec le verbe avoir. Rappelons cette règle :

Le participe passé conjugué avec le verbe avoir s’accorde en genre et en nombre avec le complément direct si celui-ci est placé avant le verbe.

Cette règle a l’air compliquée parce qu’elle est exprimée dans un langage théorique. Mais au fond, le principe est simple, et il se comprend beaucoup mieux par un exemple :

J’ai mangé la pomme.
MAIS
La pomme que j’ai mangée.

Selon la réforme proposée par d’aucuns, il faudrait ne jamais accorder le participe passé, de telle sorte que le premier exemple resterait tel quel, mais le second deviendrait :

La pomme que j’ai mangé.

Ces réformateurs invoquent pour cela deux motifs :

  1. La règle serait trop difficile à assimiler.
  2. Elle ne serait pas logique.

Nous allons répondre à ces deux affirmations dans l’ordre.

La règle serait trop difficile à assimiler

La règle, nous venons de l’énoncer en moins de deux lignes. Elle se dit en moins d’une minute. Elle comporte seulement un facteur : l’emplacement du complément direct, qui peut être soit avant soit après le verbe, simple choix binaire. Il ne me semble pas exagéré de dire que pour un humain normalement constitué qui est le moindrement concentré sur sa tâche, cette règle s’assimile en moins d’une heure. Dans un régime pédagogique qui consacre autour de deux mille heures sur onze ans à l’enseignement du français, la tâche ne me paraît pas herculéenne. Après, si la pédagogie n’est pas à la hauteur, c’est une autre histoire.

Si on considère vraiment qu’il faut avoir une intelligence supérieure pour assimiler et appliquer la règle, on dit indirectement aux enfants qui ont du mal à l’assimiler qu’ils sont moins intelligents que les autres (et que les générations qui les ont précédés). Ce n’est pas mon avis, et je crois qu’il est préférable d’enseigner aux enfants à exercer leur logique en analysant une phrase (ce qui fait appel à des habiletés dont l’utilité dépasse de loin l’accord du participe passé) que de considérer qu’ils ne sont pas assez intelligents pour le faire. (Je suis désolé, ces propos ont l’air méprisants, mais c’est justement pour ça que je m’oppose à ce point de vue.)

Elle serait illogique : l’histoire du moine impatient

C’est ici que ça devient intéressant. On nous raconte que si l’accord du participe passé est aussi « bizarre », ce serait parce que dans les premiers temps de notre langue, les moines copistes écrivaient sous la dictée, et que lorsqu’ils arrivaient au participe passé d’un complément qui n’avait pas encore paru dans le texte, ils ne pouvaient pas savoir comment l’accorder, et que c’est la raison pour laquelle ils ne l’accordaient pas. Autrement dit, le scribe qui se faisait dicter « J’ai mangé… » ne pouvait pas attendre quatre secondes de plus pour entendre « la pomme ».

Je n’oserais pas contredire cette théorie, car je n’ai fait aucune recherche sérieuse sur les sources de cette explication. Je l’ai lue et entendue à répétition, comme tout le monde. Mais j’aimerais beaucoup savoir qui a fait cette découverte, et comment elle ou il l’a faite. J’en sais assez sur l’histoire en général, et sur l’histoire de la langue en particulier, pour savoir qu’il n’est pas rare qu’une fake news soit énoncée une seule fois puis reprise ad nauseam par des connaisseurs et des néophytes tout ensemble qui se citent mutuellement dans l’allégresse. Il y a ainsi des mots qu’on a considérés comme des anglicismes pendant des décennies au Québec, parce que Untel l’avait décrété en mille neuf cent tranquille et que tous les bien-pensants ne faisaient que reproduire les listes de leurs prédécesseurs, jusqu’à ce que des recherches plus approfondies nous apprennent que le mot en question nous a simplement été légué par nos ancêtres normands ou poitevins.

Je ne conteste pas la véracité de l’histoire du moine, mais je me bornerai à dire qu’elle semble faire l’affaire de bien des gens qui n’ont sûrement pas envie de chercher plus loin.

D’ailleurs, une autre explication également répandue fait plutôt remonter notre fameuse règle au poète Clément Marot, qui l’aurait instaurée sous l’influence de l’italien, langue qu’il affectionnait particulièrement. Marot, c’est l’époque de François Ier, on n’est pas du tout au Moyen Âge.

Nécessairement, une des deux explications est fausse. Au moins.

Mais fi du moine impatient et du poète italophile. Et si l’explication de la règle était plus simple : si elle s’expliquait par simple cohérence avec le système du français?

L’implacable logique de la règle de l’accord du participe passé avec le verbe avoir

En français, lorsqu’une chose « est » féminine (au sens grammatical du terme), elle prend la marque du féminin. Tout le monde trouve ça logique. Si un enfant dit « Je veux une pomme vert », on le reprendra spontanément en disant « une pomme verte ». Même chose pour « une pomme rond ». On est d’accord là-dessus? Bon.

Maintenant, disons que l’état de la pomme se décrit sous trois angles : elle est verte, elle est ronde, et elle est… mangée. Ici, le mot « mangé » est certes un participe passé, mais c’est un participe passé qui joue un rôle d’adjectif : il décrit la pomme. Il décrit l’état de la pomme, et non une action. N’est-il pas logique d’accorder le mot « mangé » au féminin? La pomme est ronde, verte et mangée. De quelle pomme parle-t-on? De celle qui est mangée, qui a été mangée par moi – que j’ai mangée.

En revanche, si je dis « J’ai mangé une pomme cet après-midi », le mot « mangé » ne décrit pas l’état de la pomme; il n’a aucune valeur adjectivale : c’est un verbe. Il n’est ni masculin ni féminin parce qu’il ne se rapporte pas à un objet. Je ne veux rien dire à propos de la pomme, je veux dire ce que j’ai fait cet après-midi. J’ai mangé. Mangé quoi? Oh! une pomme.

Si on dit « la pomme a été mangée », personne ne conteste qu’il faille accorder « mangée » au féminin, car on est ici en présence du verbe être, et que la règle avec le verbe être n’est pas contestée. Et c’est d’ailleurs justement pour la raison que nous venons de voir : c’est parce que le mot « mangée » décrit l’état de la pomme (ce que dénote le verbe être).

C’est aussi la raison pour laquelle la règle d’accord du participe passé avec le verbe avoir s’applique uniquement aux compléments directs. En effet, il serait illogique d’écrire « la pomme dont je t’ai *parlée », car le mot « parlé » ne désigne pas l’état de la pomme. Elle n’est pas ronde, verte et parlée.

Honnêtement, quand on sait ça, on se fout un peu de l’anecdote des copistes d’il y a six cents ans, autant que des fantaisies des poètes ultérieurs.

Conclusion

  1. La règle du participe passé conjugué avec le verbe avoir est logique et cohérente avec le reste du système du français qu’on applique spontanément.
  2. La réviser créerait des illogismes et des incohérences par rapport à l’accord de l’adjectif et à l’accord du participe passé conjugué avec le verbe être.

On ferait bien mieux de consacrer notre énergie à enseigner correctement cette règle, qui pousse nos enfants à exercer leur intelligence, leur logique et leur sens de l’analyse, qu’à consacrer une somme considérable d’argent, de temps et d’énergie à essayer de convaincre toute la francophonie de changer une règle séculaire qui se tient et qui est adoptée par tout le monde, puis à réviser toutes les grammaires, à inaugurer une ère de débats à n’en plus finir, à instaurer une période floue de transition, et à bousculer les habitudes de millions de personnes pour une chimère.