Pure fabulation, vous dis-je

18 novembre 2016

Par Fanny Jane

Catégorie : Articles

Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions tout petits et assis en rond au milieu de la classe. C’était à la maternelle; j’avais donc quatre ou cinq ans. Une dame et son serpent faisaient le tour du cercle et se posaient devant chacun de nous le temps d’une caresse. Malheur!

Ça y est. J’ai à peine le temps de me dire Tu parles d’une affaire! qu’ils s’arrêtent devant moi. Comme les aiguilles d’une montre. L’heure est grave. Du haut de mes quatre ou cinq ans et avant que la dame puisse me demander quoi que ce soit, je lui ponds la réplique parfaite, celle qui m’assurerait d’avoir ce que je voulais sans confrontation, sans compromis, sans même l’ombre d’une explication. I can’t touch it. I’m allergic to snakes. Et vlan! dans tes dents, la madame au serpent.

Et voilà les premiers instants d’une longue carrière de menteuse… Mais non! Ha, ha! Pas de menteuse, d’ophiophobe. Au Biodôme, je traversais le corridor des reptiles les yeux fermés. À l’adolescence, je faisais et refaisais le même cauchemar : un anaconda me tournait autour des jambes pour me mordre l’intérieur des cuisses. Et récemment, j’ai abandonné l’idée d’un voyage de noces en Thaïlande. Voici pourquoi. Une image vaut mille maux.

Bref, ma peur bleue de ces bestioles sans pattes n’avait rien d’une farce.

Puis un jour, en pleine ascension vers le sommet du mont Sawteeth, j’ai aperçu une couleuvre se faufiler entre mes jambes. J’ai lâché un tabarnak bien senti. Sans plus. Quelques minutes plus tard, mon partenaire de randonnée est tombé nez à nez avec une autre couleuvre, beaucoup plus longue et plus menaçante que la première. Prends ton bâton, puis tasse-la du chemin. C’est ce que je lui ai conseillé. Heureusement, il ne m’a pas écoutée.

Contrairement à mes appréhensions, je n’ai pas perdu connaissance, je n’ai pas vomi, je n’ai même pas pleuré : ma longue carrière d’ophiophobe était-elle en jeu?

Oui, et j’en eu la confirmation un vendredi soir d’octobre, à ma rencontre avec Pitoune. Pitoune le python. Au début, je me contentais de le regarder craintivement, dédaigneusement presque, derrière la vitre de son chez-lui. Quelques – voire plusieurs – verres de vin plus tard, j’ai eu envie de le prendre. Oui, j’ai poussé quelques gloussements de fifille. Mais je l’ai aussi trouvé beau, magnifique en fait, docile et, franchement, moins chiant que mon chat qui, lui (le sacripant!), passe son temps à me tourner autour des jambes pour me mordre les mollets.

Peut-on se remettre d’une phobie en un soir? Avais-je vraiment souffert d’une phobie? Je l’ignore. Chose certaine, j’avais laissé une peur de l’inconnu avoir le dernier mot pendant plus d’un quart de siècle. Mon esprit avait été pris d’assaut par une déformation de la réalité. La même qui accable tristement le raisonnement de ceux qui se cloîtrent chez eux pendant des mois. La même qui nourrit la haine de ceux qui honnissent l’étranger, l’incompréhensible. Et ça, ça me paraît beaucoup plus inquiétant qu’un animal de forme inusitée, capable de se plier en quatre.

Pitoune le python