R.I.P. Michel Sparer

19 juin 2018

Par François

Catégorie : Articles

« Vous avez déjà entendu dire, j’imagine, que 99 % des avocats font une mauvaise réputation à l’autre 1 %? Eh bien, le 1 %, c’est lui. »

C’est ainsi que j’ai présenté Michel Sparer à un collègue lors d’un événement mondain il y a plusieurs années. Tout de suite, avec sa modestie coutumière, il s’est récrié : officiellement, il n’était pas « avocat », mais « juriste ».

Tant pis pour les avocats.

Savoir terrasser le dragon avec élégance

J’ai connu Michel Sparer à l’aube de ma carrière. Venant tout juste de terminer mes études, je m’étais inscrit à un cours de traduction juridique qu’il donnait sous l'égide de la Société des traducteurs du Québec (ancêtre de l’OTTIAQ), un cours de 30 heures qui fut certainement une des expériences les plus formatrices de ma vie professionnelle.

À cette époque, je ne savais pas encore que j’aurais la chance de le côtoyer davantage, et même le privilège de pouvoir l’appeler mon ami. Mais tout de suite, il m’a séduit par ses qualités remarquables, à commencer par un talent renversant de langagier.

Je dis bien « langagier », car Michel n’était pas à proprement parler traducteur. Il avait fait sa formation de juriste en France avant d’immigrer dans les années 1970 au Québec, où il s’était mis, avec un certain Wallace Schwab, à se pencher sur la traduction juridique. Mais justement, chez nul autre que Michel Sparer pouvait-on constater avec autant d’évidence à quel point la maîtrise de la langue, en soi, est un atout indispensable au traducteur. Quand le vocabulaire va, tout va.

C’est donc émerveillé que je le voyais, dans ces fameux cours, prendre des phrases-dragons en anglais pour les terrasser et les faire renaître avec les mots et les tournures qu’il connaissait si bien en français pour arriver à un résultat éblouissant de clarté, de concision… et d’élégance.

Un pionnier de la rédaction législative

Quelques années auparavant, en 1980, il avait publié avec son compère Rédaction des lois : rendez-vous du droit et de la culture, un ouvrage remarquable qui révolutionnera la rédaction et la traduction législatives, et que nous avons la chance de pouvoir aujourd’hui lire en ligne, ce que je vous encourage à faire sans réserve. Non seulement on y trouvera des préceptes universellement utiles, mais on pourra aussi et surtout y goûter cette langue, magnifique par sa clarté, sa justesse et sa concision, qu’il nous reste, humbles artisans, à cultiver; un court exemple parmi cent : « Tous les sous-titres doivent être astreints à un régime typographique uniforme (par exemple, longueur maximale de 40 espaces). » Ou comment conférer la noblesse du style, sans ostentation, à un message a priori banal.

Peu de gens le savent, mais si les Canadiens francophones ont droit à des lois dont la rédaction est d’un si haut calibre malgré un environnement, une tradition et une culture résolument anglo-britanniques (et alors que les traductions gouvernementales sont en général si médiocres), c’est en grande partie à Michel Sparer qu’ils le doivent. En matière de rédaction des lois, au Canada, il y a eu un avant et un après 1980. Il suffit de comparer deux recueils de lois quelconques – québécoises ou fédérales – de ces deux époques pour le constater. Les traductions des lois de l’Ontario et du Manitoba reluiront aussi de ces travaux.

Des qualités humaines rares

Mais ses talents de langagier étaient loin d’être les seuls qui le démarquaient. Michel était aussi un stratège et un diplomate hors pair, et son sens de la courtoisie atteignait un paroxysme qui me rappelait, quoique avec une touche moderne, le savoir-être du XVIIIe siècle français. Toutefois, la qualité que j’appréciais le plus chez lui, c’était sa pondération. Michel parlait toujours d’une voix tranquille; parfois ferme, mais toujours tranquille. Il m’a déjà raconté que lorsqu’il était enfant, ses parents l’avaient amené chez un psy parce qu’ils le trouvaient « trop sage ». Or Michel n’avait aucune pathologie, à moins que la force tranquille en soit une. Osons le dire : le monde a besoin de plus de Michel Sparer, ne serait-ce que pour cette capacité à aborder toute question hors des emportements de la passion, avec un sens de l’humour, de la mesure et de la globalité qui demeurent hélas si rares.

C’est ce sens manifeste de la pondération qui m’avait convaincu d’adhérer à l’Association des usagers de la langue française (ASULF, aujourd’hui Association pour l’usage et le soutien de la langue française), qu’il venait de fonder avec le juge Robert Auclair en 1986. J’aime défendre des idées, mais je n’aime pas les guerres, et j’abhorre le sectarisme. Michel, qui savait pourtant faire preuve d’un courage indéfectible, était le contraire de tout cela.

Un héritage durable

Michel, nous ne nous sommes rencontrés que sporadiquement au cours des 30 années où nous nous sommes connus. Mais depuis ce jour lointain où la sommité que tu étais a insisté pour se faire tutoyer par le blanc-bec que j’étais, jusqu’à cette dernière rencontre relativement récente où, brusquement chauve, tu me racontais dans ton salon, avec ta belle voix posée et ta bonhomie naturelle, tes dernières victoires face à un cancer que tu prenais à bras-le-corps, tu fus toujours pour moi une inspiration. Ton intelligence et ta modestie furent deux phares qui ont immanquablement su éclairer tous ceux et celles que tu as croisés dans ta vie.

Pour ma part, je peux t’assurer que 30 ans plus tard, il n’y a pas un seul texte juridique que je traduise – et j’en fais toutes les semaines – sans une pensée pour mon maître qui m’a enseigné ces merveilleux tours de magie par lesquels on peut – dans le sens d’être capable, mais aussi dans le sens d’avoir le droit – faire d’un texte juridique un texte à valeur littéraire, en se jouant des pièges et méandres d’un original souvent archaïque. Le maître, c’est celui qui donne les moyens de locomotion et qui ouvre la porte de la cage, mais c’est aussi celui qui rappelle que la liberté du traducteur ne saurait venir qu’avec la responsabilité de connaître son art.

Lee Iacocca et le téléphone

Ces 20 dernières années, Michel envoyait fidèlement à ses amis une « pensée du jour », tradition qu’il avait instaurée à l’origine pour remonter le moral d’un de ses proches qui était dans une passe difficile. Quelle belle façon de garder le contact, à l’image de l’homme : discrète, fidèle, intelligente. Il a continué jusqu’au 10 juin, moins de 48 heures avant son grand départ. La dernière était une citation de Lee Iacocca, l’homme d’affaires qui sauva jadis Chrysler de la faillite : « Si vous voulez donner du crédit à quelqu’un, faites-le par écrit; si vous voulez l’engueuler, faites-le par téléphone. »

Michel, je ne peux plus te joindre par téléphone, mais ça tombe bien, parce que selon Iacocca, ce ne serait pas le moyen de communication approprié en l’espèce. Je ne sais si tu pourras, d’une façon ou d’une autre, avoir connaissance de cet écrit. Mais je ne voulais pas te laisser partir sans dire à toute la communauté des traducteurs, et surtout à ceux qui ne t’ont pas connu, à quel point ils viennent de perdre quelqu’un de riche, de généreux et d’irremplaçable.

R.I.P Michel Sparer