Rédaction inclusive, rédaction épicène et traduction inclusive

13 avril 2020

Par Geneviève H

Catégorie : Articles

Parions que si vous avez abouti ici, c’est que vous avez déjà entendu le terme « rédaction inclusive ». En quelques mots, précisons que cette pratique découle d’un mouvement social, qui est ancré dans la distinction entre le sexe biologique et le genre et dans la reconnaissance de la multiplicité des genres1. Mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie?

La rédaction inclusive

Tout comme le mouvement de féminisation, qui visait à mettre en évidence de façon équitable la présence des femmes et des hommes, le mouvement de rédaction inclusive part du principe que l’emploi du masculin générique n’est jamais vraiment neutre.

Et comme l’explique la Banque de dépannage linguistique, « [e]n français, l’identité de genre des personnes et le genre grammatical, féminin ou masculin, sont étroitement associés. » On évitera donc de présumer le genre grammatical lorsqu’on parle de personnes2 dont on ignore l’identité de genre ou lorsque l’on s’adresse à des personnes non binaires ou à des groupes diversifiés (afin que chaque membre s’y sente inclus). Idéalement – c’est le principe général de la rédaction inclusive –, il faut reprendre le langage (pronoms, genre grammatical) utilisé par la personne concernée : c’est la meilleure manière de la respecter et de décrire sa réalité.

Procédés de rédaction inclusive

Évidemment, on n’a pas toujours accès à ces préférences personnelles. On peut toutefois recourir à différents procédés pour signifier son souci d’inclusion.

Troncations

Recours au point médian (les candidat·e·s), à la casse majuscule pour la marque du féminin (les candidatEs) ou à l’astérisque (bonjour à tou*).

Accord de proximité au féminin

Accord de l’adjectif au féminin lorsque les deux sujets sont de genres différents3. Autrement dit, au lieu de rapprocher le nom masculin du verbe pour atténuer la discordance, on accorde simplement au féminin.

Les traductrices et les traducteurs sont rigoureux. → Les traducteurs et les traductrices sont rigoureuses.

Alternance du genre générique

Alternance du genre qui a une valeur générique d’un paragraphe à l’autre, d’une phrase à l’autre ou à l’intérieur d’une même phrase afin qu’il y ait une répartition égale dans l’ensemble du texte4. C’est aussi une façon d’éviter de véhiculer des stéréotypes (p. ex. emploi d’« infirmier » comme terme générique plutôt qu’« infirmière »).

Rédaction bigenrée et néo-accords

Emploi de néologismes qui combinent les formes masculines et féminines, et accord des adjectifs et des participes passés au moyen de formes contractées.

tancle (tante + oncle)

frœur ou freure (frère + sœur)

toustes (tous + toutes)

créateurice (créateur + créatrice)

valeureuxe (valeureux + valeureuse)

Précisons que ces audacieuses manipulations lexicales et syntaxiques ne sont pas encore implantées dans l’usage, et qu’elles ne sont pas recommandées dans la rédaction soignée. D’ailleurs, les usages évoluent vite et varient énormément au sein même des communautés de la diversité sexuelle et de genre5, et d’une région de la francophonie à l’autre (même entre Montréal et Gatineau!).

La rédaction épicène

Une autre option, si l’on cherche à éviter de recourir au masculin générique afin de rédiger un texte inclusif, c’est la rédaction épicène, c’est-à-dire non genrée ou neutre6. Il s’agit d’opter pour tournures qui n’excluent aucun des deux genres grammaticaux, notamment des noms collectifs (le personnel, la clientèle) et des pronoms, noms et adjectifs épicènes (quiconque, chaque, collègue, sympathique). On trouvera d’ailleurs une foule d’exemples dans cette liste (partenaire, guide, spécialiste, responsable…).

On peut aussi exploiter différentes ressources grammaticales du français pour contourner certains accords, comme la transformation à la voix passive (Elle vous a envoyé une invitation → Une invitation vous a été envoyée) ou encore le recours à un verbe se construisant avec l’auxiliaire « avoir » (Claude s’est assis à la table. → Claude a pris place à la table7.).

La rédaction épicène exige une grande vigilance : il faut faire attention, entre autres, aux pronoms de reprise (Les journalistes se présenteront à la porte; elles et ils feront…) et aux accords des adjectifs (vous n’êtes pas certain → vous hésitez).

Cela dit, la rédaction épicène comporte plusieurs avantages : elle donne le même poids à tous les genres, tout en évitant à la fois le masculin générique, les formes tronquées qui peuvent surprendre l’œil non averti et les notes explicatives qui alourdissent le texte. Pas étonnant qu’elle gagne du terrain!

Pour une traduction inclusive

La rédaction inclusive pose des problèmes particuliers en traduction. D’emblée, rappelons qu’un traducteur ou une traductrice se doit de respecter la perspective (y compris l’idéologie) du texte de départ. Ainsi, si la personne qui a rédigé le texte source a fait un effort manifeste d’inclusion8, on cherchera à faire de même dans la traduction. Autrement dit, on veut que la traduction témoigne autant de respect aux destinataires que le texte source.

Chez Edgar, certains de nos clients ont des consignes précises pour la traduction inclusive. Mais lorsque ce n’est pas le cas, notre équipe doit savoir s’orienter selon le contexte. Il existe des recommandations officielles, notamment du gouvernement du Canada et du gouvernement de l’Ontario, mais encore faut-il savoir laquelle suivre et comment s’adapter à l’usage!

Quelques questions à se poser : le texte à traduire témoigne-t-il d’une volonté d’inclusion? Quelle était l’intention de la personne qui l’a écrit? Qui est le public cible? Quel est le contexte de publication (domaine, type de document, etc.)?

À partir de ces réponses, on doit user de son jugement professionnel. Peut-être sera-t-il tout indiqué de traduire de façon épicène. Peut-être faudra-t-il employer quelques doublets, là où aucun mot épicène ne permettrait de rendre parfaitement le sens. Ou peut-être sera-t-il approprié d’alterner entre des tournures neutres et des appellations générales accordées au masculin (p. ex. « les lecteurs de cet article »), par souci d’allègement ou de précision.

Comme pour les rectifications orthographiques, en tant que langagiers, nous devons rester informés sur la question et observer l’évolution de la langue. Nous devons aussi avoir conscience de la volonté politique ou idéologique qui sous-tend la rédaction inclusive pour savoir quand il est pertinent d’y recourir.

Références utiles

« Le langage dans la communauté non-binaire 2017 » sur le blogue Unique en son genre, 2018.

« Le langage neutre en français : pronoms et accords à l’écrit et à l’oral » sur le blogue En tous genres, 2017.

Formation sur la rédaction épicène, OQLF, 2018.

Glossaire bilingue de la FPO sur l’identité de genre, gouvernement de l’Ontario, février 2018.

Guide de rédaction épicène de Condition féminine Canada, 2012.

Lexique sur la diversité sexuelle et de genre, Bureau de la traduction, février 2019.

Petit guide des enjeux LGBTQIA+ à l’université, communauté de l’Université du Québec à Montréal, 2017.

Pour une juste représentation des genres en français : la rédaction épicène à Condition féminine Canada, Marie-Josée Martin, 2011.


1 Le contenu de ce billet est inspiré, entre autres, des présentations données lors de la conférence annuelle du Comité pancanadien de terminologie du Bureau de la traduction, en octobre 2018, qui avait pour thème la rédaction inclusive et à laquelle Edgar a envoyé trois traductrices au titre de la formation permanente. Merci à toutes ces personnes qui ont alimenté notre réflexion!

2 Le genre grammatical des objets et des entités administratives n’est évidemment pas remis en question.

3 C’était d’ailleurs la pratique courante jusqu’au XVIIe siècle!

4 Précisons toutefois que concrètement, ce procédé est très rarement utilisé.

5 Terme recommandé dans le Lexique sur la diversité sexuelle et de genre duBureau de la traduction :
« Les termes “diversité sexuelle et de genre” et “diversité sexuelle et pluralité des genres” sont considérés comme étant plus inclusifs que le terme “LGBT”, puisqu'ils ne spécifient aucune identité de genre ou orientation sexuelle. »

6 Précisons que ces trois termes ne sont pas parfaitement synonymes. Comme on l’explique dans cet article de la Banque de dépannage linguistique, la rédaction « épicène » vise à assurer une représentation égale des femmes et des hommes, tandis que la rédaction « non genrée » (ou non binaire) respecte le besoin de certaines personnes d’affirmer leur non-binarité de genre. Pour arriver à ces deux fins, on peut employer des formulations dites « neutres ».

7 Voilà un truc bien utile si le contexte ne nous permet pas de savoir quel est le genre de « Claude »!

8 Dans un texte anglais, cet effort peut se manifester, par exemple, par l’emploi du pronom « they » pour désigner un sujet singulier (Alex left their umbrella). À noter cependant que l’inclusion demande des efforts beaucoup plus intenses et visibles en français qu’en anglais, en raison de la morphologie propre à chacune de ces langues.