S’aimer de promesses et de kilomètres

3 octobre 2017

Par Geneviève H

Catégorie : Articles

Voilà exactement 1518 jours qu’on apprivoise la distance. Le décompte n’a rien de sorcier : la date est bien gravée dans ma mémoire. Car ce fatidique 1er septembre, c’était à la fois ton anniversaire et le jour de ton déménagement, dans cette ville autre que je jalousais un peu.

Mais il fallait forcément nous y faire. Après tout, les études, ce n’était que temporaire. Et nous valions bien quelques centaines de kilomètres.

N’empêche que le dimanche des au revoir – ce soir d’orages dans ton nouveau logement –, on ne savait plus où se mettre. Comme pour ajouter à notre trouble, l’ancien locataire avait oublié de te prévenir qu’il avait bousillé la charpente du lit. Entre le matelas et les boîtes jonchant partout, il ne restait plus beaucoup de place pour la prise de conscience, pour assimiler le bouleversement imminent.

Au fil des ans, on a découvert des avantages insoupçonnés à la distance. Mais personne ne nous avait prévenus qu’il y aurait tant d’intangibles à gérer. Que l’on ressentirait avec une telle acuité des sentiments si difficiles, même après tout ce temps, à verbaliser, substantifier et qualifier.

Car si, depuis 1518 jours, plusieurs choses (dont le nombre de kilomètres) ont changé, d’autres sont demeurées aussi éprouvantes qu’en ce 1er septembre.

Tous ceux qui l’ont vécu vous le diront : le pire, c’est de loin le retour du dimanche soir. On a beau être aguerri, à l’heure du départ, on se surprend à souffrir comme au premier jour, dans cet autobus-train-véhicule qui encapsule, le temps d’un trajet, toute une brochette d’histoires tristes, triomphantes ou rappelant la nôtre. Pendant quelques heures, à moins qu’un quelconque phénomène de pleine lune n’active les enfants, chacun se cloître dans une bulle introspective. Et c’est ainsi, assailli par les éclats (de rire, d’écrans et de musique) des bulles adjacentes, que l’on tente de se ressaisir sur la route. Gloom ahead.

Puis vient le moment redouté. Celui où, inévitablement, la solitude nous engloutit. Où toutes nos défenses cèdent, et l’on est rongé par un insaisissable mélange de mélancolie et d’ennui prémonitoire. Où l’on est confronté à toute la complexité dont on doit s’accoutumer. Ce moment où rien n’y fait : on a le cœur à la fois gros et serré. On se résigne alors, la distance se concrétisant à mesure que nos émotions se dispersent le long de l’autoroute.

Et on se cantonne dans ce quotidien où l’autre meuble tant de pensées, mais si peu d’espace. On redéfinit sa routine et on s’occupe comme on peut : les amis, les séries, les hobbies. On passe son temps à jouer à l’impair avec des couples inconscients de leur précieuse proximité. On se réfugie dans les paroles de chansons : Des amants sans coutellerie, sans boîte aux lettres; je suis la presqu’île que tu désertes... *

Petit à petit, on apprend à s’aimer de promesses et de kilomètres.

On relativise, aussi, sachant qu’il y a pire, que d’autres doivent surmonter bien plus que quelques heures de route. Et qu’ailleurs dans le monde, la tragédie gronde.

On s’interdit donc de se plaindre. Sauf que le dimanche – après deux jours à faire comme si – c’est lourd en maudit. Alors on se console en se disant qu’il y a de la route entre nous, mais du chemin devant nous.

 


* Tiré de la La ballerine d’Ingrid St-Pierre.