Soyez heureux. Arbeit macht frei.

14 mars 2019

Par François

Catégorie : Articles

J’étais attablé dans ce café que j’aime tant, que j’aime tant parce qu’on n’y a pas encore mis d’écrans sur les murs. Les lieux où l’on n’est pas sursollicité sont de plus en plus rares.

Puis, mon regard a été attiré par cette murale, au fond de la pièce, remplie de messages revigorants tracés d’une écriture pimpante. Ça disait : « Soyez jeune. Soyez heureux. Soyez fort. Soyez bon. N’abandonnez jamais. » Et ça continuait comme ça, jusqu’au plancher.

Plein de belles phrases qu’on avait mises là, j’en suis convaincu, pour égayer notre journée et la remplir de bonheur.

Car on a beau vivre dans une société irréligieuse, on croit encore aux incantations. Il suffit de se dire « Je suis beau, je suis fin, je suis fort » pour le devenir. Ou, comme ici, de se le faire dire.

C’est d’ailleurs un secret de Polichinelle : il a été éventé, maintenant, tout le monde le sait. Les livres qui l’annoncent et le démontrent se comptent maintenant par centaines, sans parler des petites images Facebook, venues remplacer les images pieuses et les images d’Épinal d’antan, pour nous rappeler le petit catéchisme du bien-être d’aujourd’hui, à savoir que le bonheur, c’est comme le sucre à la crème : quand on en veut, on s’en fait. 

Je regardais ce mur, et à moi, il ne faisait pas l’effet escompté. À moi, il faisait prendre conscience que j’en ai ras le bol de vivre dans une société d’injonction, y compris l’injonction d’être heureux. Ça ne me donne pas des ailes, ça m’agresse. Laissez-moi donc vivre mes hauts et mes bas tranquille.

Je regardais ce mur, et en filigrane, je ne pouvais m'empêcher d'y voir ces autres phrases cyniquement jetées à la populace pour l'« éduquer » à un bonheur factice, tel cet affreux « Arbeit macht frei1 » affiché à l'entrée des camps de travail allemands, ou l'emblématique « War is peace » du 1984 de George Orwell.

Je me suis demandé si j’étais le seul à être ainsi agressé par ces commandements post-mosaïques. Et puis, comme une réponse, m’est venue en tête la farandole contemporaine des ordonnances d’antidépresseurs, des consultations chez les psys, des arrêts de travail dans divers secteurs et des diagnostics de troubles mentaux – qu’on appelle affreusement maladies mentales – de toutes sortes, hard et soft. Pas plus tard qu’en fin de semaine dernière, Le Devoir publiait un dossier intitulé « Anxiété, grand mal du siècle? ». Anxiété, bien sûr. Dans une société qui n’a jamais été aussi abondante ni aussi pacifique depuis les débuts de l’humanité, quoi de plus normal qu’une vague d’anxiété?

Je me suis donc dit qu’après tout, je n’étais peut-être pas le seul à ne pas pouvoir supporter les exigences de la performance. Mais l’idée que l’incitation au bonheur participe sournoisement du même problème, c’est peut-être une idée encore assez jeune – ou en tout cas peu répandue.

Et si le secret, pour être moins déprimé, consistait à cesser d’écouter des films où tout le monde trouve toujours l’âme sœur dans une boîte de Cracker Jack, à cesser de fréquenter des fils Facebook ou Instagram où tout le monde semble toujours s’amuser, à cesser de se laisser charmer par des pubs où les familles sont parfaites, les voyages fabuleux, la bouffe lumineuse, à cesser de se laisser convaincre que si tout ne va pas comme on veut dans notre vie, c’est finalement pas mal de notre faute, car le bonheur, n’est-ce pas, c’est comme le sucre à la crème…?

Si le secret que tout le monde répète ne marche pas, c’est peut-être parce qu’il est fallacieux? Et si le vrai secret, c’était plutôt le message que livre Scott Peck en incipit de son Chemin le moins fréquenté : « La vie est difficile »? Certes, ça passe mal dans une pub. Mais raison de plus : c’est peut-être ça, le bon point de départ.

C’est peut-être le point de départ vers un espace où l’on peut être soi-même. Un espace où le désir d’être heureux ne se transforme pas en angoisse, car on reconnaît alors au bonheur le privilège d’être capricieux, car une pensée ou une situation malheureuse ne se transforme alors plus en recherche rationnelle d’une solution à tout prix ou en discours intérieur de culpabilisation, mais se fait simple émotion à vivre, à vivre en se disant comme le vieux soufi : « Tout passe. »

Tout d’un coup que ce serait le point de départ vers la maturité, et vers un bonheur qui viendra vraiment de l’intérieur, et non sur commande?


1« Le travail rend libre ».